On sait que chez Spinoza la libération de l’homme est étroitement liée à la libération de son imagination. On sait également que cette libération se confond avec l’empire de l’entendement sur l’imagination. Cette double conception à première vue assez paradoxale s’éclaire par ceci : une fois gouvernées par les concepts vrais de l’entendement, les imaginations de l’âme ne sont plus une source de passions tristes et de servitude, mais elles deviennent une source de puissance, d’affectivité et, enfin, de liberté. Chez Spinoza, l’empire de la raison n’est pas opposé à celui de l’imagination, car il ne s’agit jamais de supprimer l’imagination, mais de la diriger et de l’épurer afin d’éviter qu’elle soit asphyxiée par l’ignorance, la superstition et les préjugés, donc par l’absence de raison et de science.

De ce point de vue, rien de plus spinoziste que ce très beau livre d’Yves Citton sur les Lumières françaises : « l’envers de la liberté » que l’auteur cherche à dégager dans la pensée française du XVIIIe siècle n’est pas la servitude (dans le sens du « contraire de la liberté »), ni les effets nocifs de la liberté (dans le sens de « l’envers de la médaille »), mais une « autre liberté » (une liberté « autrement », dirait Foucault) qui est justement la liberté spinozienne, conçue à l’opposé de toute conception libérale vulgaire fondée sur la liberté de choix et le libre arbitre, à savoir une liberté qui relève de la maîtrise de soi et qui émerge de la modélisation scientifique de notre propre imagination.

Poser la question de la pensée des Lumières sous cet angle peut servir à contourner la question mal posée du libéralisme moderne et de ses origines, mais également à « libérer » l’imaginaire même des Lumières dont l’histoire reste souvent incomprise et mutilée. Selon Citton, le fameux « matérialisme » des Lumières n’a rien de l’empirisme appauvri et non rigoureux qu’on leur prête parfois, et il montre combien leurs constructions théoriques et modèles scientifiques relèvent d’une pratique de l’imagination proprement spinoziste. Il propose ainsi une nouvelle approche théorique, « libératrice » du discours philosophique des Lumières françaises, en ciblant le lieu où la philosophie du juif hollandais rencontre l’imagination scientifique du XVIIIe siècle. A partir d’analyses des textes des Lumières comme de leurs détracteurs, et en nous faisant parcourir un vaste champ théorique et une multitude d’ouvrages (d’Holbach, Diderot, Dom Deschamps, Pluquet… la liste des auteurs abordés est très longue), l’auteur redécouvre ainsi le paradigme vitaliste de la pensée scientifique française du XVIIIe siècle : un monde vibrant ou fibreux, élastique, vasculaire, électrique, grouillant de vie, qui relève directement ou (surtout) indirectement de l’« animisme universel » spinozien, pour reprendre l’expression de Renée Bouveresse.

L’ouvrage est rigoureux dans son argumentation et dans l’application de la méthode développée dans le « Préambule », plus littéraire que philosophique. Du point de vue critique, relevons seulement certains raisonnements basés sur des allitérations un peu douteuses qui suscitent forcément la méfiance du philosophe (mode/ode ; écologie/échologie, etc.). Ce ne sont pourtant là que de petits dérapages que l’on pardonne facilement à un auteur qui sait finalement en tirer des conclusions pertinentes.

Mogens Lærke

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