Issu d’une thèse remarquable, considérablement réduite pour les nécessités de la publication, l’ouvrage d’Adrien Klajnman propose de la philosophie de Spinoza une lecture inattendue et originale, qui se donne les moyens de prendre au sérieux et de donner sens à la figure légendaire du philosophe artisan. Par le moyen d’un commentaire très précis du Traité de la Réforme de l’Entendement, à partir notamment des § 30-31, l’A. entreprend en effet de mettre en évidence, chez Spinoza, « l’analogie entre la production matérielle et la production intellectuelle » (15 et al.). Il s’agira donc de montrer que « la méthode et la philosophie peuvent […] légitimement être considérées comme un art de penser, conçu sur le modèle de l’art dans le domaine matériel », et que, par conséquent, « la philosophie programmée par le TRE est une expression de l’art de rendre facile bien des choses qui sont difficiles, y compris ce que le TRE nomme ‘félicité’ et que l’Éthique nommera ‘béatitude’ » (16 [je souligne, CR]).
Le premier des quatre chapitres de l’ouvrage (« Analogie de la production, idée vraie donnée et méthode ») montre ainsi que les § 30-31 du TRE constituent chez Spinoza « le foyer conceptuel d’une fabrique intellectuelle » dans laquelle, à l’exemple de l’engendrement par l’esprit d’une sphère par la rotation d’un demi-cercle, « les idées s’engendrent les unes les autres comme les corps s’engendrent les uns les autres » (27). De ce point de vue, la fameuse « idée vraie donnée » joue le rôle de tout premier instrument, encore imparfait, à l’aide duquel la méthode permettra d’engendrer des outils de plus en plus sophistiqués et efficaces (35). L’A., à l’issue d’une très rigoureuse et convaincante discussion, montre alors qu’il faut accorder un sens existentiel fort au « donné » de l’idea vera data du TRE, et non pas un sens mathématique faible (comme dans l’expression « soit donné un nombre »). Pour résoudre le difficile problème d’un « donné » qui soit cependant sans « donateur » ni « donation » (termes et notions aux antipodes du geste spinozien), l’A. va jusqu’à introduire la thèse d’une « auto-donation » (53 sq.) à l’œuvre dans la philosophie de Spinoza. La méthode, ainsi, ne renverrait pas « à la générosité d’un Dieu, mais à une génération intellectuelle naturelle, continue et graduelle, fondée sur l’auto-donation des idées par l’entendement et l’usage de ce qui est donné » (56). Superbe formule, dont on peut se demander cependant si elle parvient réellement à résoudre la distorsion construite ici en français (alors qu’elle n’aurait peut-être pas existé en allemand) entre un simple « il y a » (es gibt), et un véritable « donné » (ce double registre du – « don » et du « il y a » – se retrouvant en effet un peu plus loin dans l’ouvrage, dans le commentaire d’Éthique II 34 dém., p. 136).
Le deuxième chapitre (« De la méthode à l’ars ») détaille les différents « registres » (16) de « l’art » en quoi consiste la méthode : art de rendre faciles les choses qui sont difficiles, art de concevoir avec ordre un ouvrage, art de raisonner, de méditer, d’exposer. L’A. met ici remarquablement en lumière la cohérence des notions de « mécanique », de « métier », et « d’atelier » chez Spinoza. Il montre par exemple, avec subtilité et prudence, comment le grand intérêt de Spinoza pour la « mécanique » ne doit pas conduire son lecteur à faire de lui un « mécaniste » à la manière de Descartes : mécanisme de mécanicien, donc, plutôt que de mathématicien. De même, la dimension du « métier » est reliée aussi bien aux exigences du judaïsme (79) qu’à la notion centrale chez Spinoza des « règles de vie » (85).
Enfin, l’A. dessine la figure séduisante du géomètre artisan dans son atelier (89), à laquelle le lecteur sera tenté de donner les couleurs et les traits de L’Astronome de Vermeer, la main prête à faire tourner la sphère du monde posée sur son bureau…
Le troisième chapitre (« Corps, œuvre et ars d’après l’Éthique et le Court Traité ») et le quatrième (« Faire l’histoire de la méthode ») élargissent progressivement le propos et les analyses, d’abord à l’œuvre de Spinoza, puis à son contexte historique. L’A. montre d’abord, à juste titre, la préoccupation fréquente de Spinoza pour la question de « l’œuvre », et le type particulier d’intelligence qu’elle peut apporter : comme Deleuze plus tard, heureux de la rencontre entre ses analyses du « pli » et les pratiques les plus quotidiennes, le spinozisme aurait ainsi proposé des « clefs réflexives » (162) permettant tout autant d’entrer dans les pratiques à partir de la philosophie, que dans la philosophie à partir des pratiques. La réflexivité de la « vraie méthode », enfin, permet d’éclairer l’opposition constante, parfois violente, de Spinoza à l’égard du « scepticisme » entendu très généralement comme suspension du jugement (177) ; et de situer la « méthode productive » définie au § 18 du TRE par rapport aux thèses de Descartes, de Bacon et de La Ramée (encore que sur ce dernier point, seules puissent être avancées des conjectures).
C’est donc dans l’ensemble un ouvrage très original et cohérent par son angle d’attaque et par les cohérences qu’il redessine dans l’œuvre de Spinoza. Il n’y a rien à redire à la présentation matérielle de l’ensemble (sauf la coquille ars concipendi pour ars concipiendi aux pages 96 et suivantes), et les analyses sont constamment impeccables. J’aurais seulement, connaissant la vivacité et le tranchant habituels d’Adrien Klajnman, un regret concernant une sorte d’auto-retenue de l’ensemble, même si l’ouvrage est, de toute évidence, bien plus que le « commentaire », ou que la seule « étude du TRE » qu’il annonce être dès les premières lignes de l’introduction.
Charles Ramond
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