Sous le titre Problèmes du spinozisme, Pierre-François Moreau réunit dans ce volume une quinzaine d’articles déjà parus dans différents revues et ouvrages collectifs (dont certains étaient ou sont devenus difficiles à trouver), en ajoute quelques autres et refond l’ensemble en trois parties afin de lui donner une perspective cohérente.
L’A. intitule « Matériaux » la section consacrée à l’examen de la manière dont Spinoza retravaille ses sources. Le premier chapitre rapproche la physique spinoziste de celle d’Épicure non seulement en vertu de leurs statuts par rapport à l’éthique, mais encore et surtout par rapport aux enjeux qu’elles supportent et à leur contenu : la question de l’existence du vide sur laquelle les deux philosophes s’opposent ne doit pas cacher leurs affinités dont la principale est sans doute la mise en évidence de la fixité et de la nécessité des lois de la nature dans le but de combattre la superstition. L’A. étudie ensuite les transformations de sens que, dans le TTP, Spinoza fait systématiquement subir aux diverses remarques d’ordre historique concernant les juifs qu’il puise chez Tacite. Face à Descartes, l’attitude du jeune Spinoza apparaît particulièrement complexe, ce que l’A. repère dès la lettre II à Oldenburg dans laquelle Spinoza félicite Descartes pour une distinction entre mens et intellectus qui a échappé à Bacon et que, pourtant, lui-même ne partage pas : c’est que la remarque se situe à une époque où « l’anticartésianisme [de Spinoza] s’exprime dans un langage encore cartésien, et dans une problématique elle-même au moins encore en partie cartésienne » (p. 38) comme le montre l’étude minutieuse des intentions des Principes de la philosophie cartésienne.
Dans la partie « Problèmes », l’A. commence par éclaircir la signification d’un qualificatif (souvent accusateur) encore trop attaché à la philosophie spinozienne : l’athéisme. L’A. dresse ce qu’il appelle une « grammaire » de l’athéisme en définissant le contenu de cette idée chez les théologiens du XVIIe siècle, pour lesquels la question, parce qu’elle porte essentiellement sur la révélation, est bien différente de l’idée contemporaine focalisée sur l’existence de Dieu ; constatant en outre que « l’idée de Dieu a une histoire » (p. 60) et que le xviie siècle craint le mal alors que le XVIIIe redoute le chaos, on peut expliquer que Spinoza soit passé du statut d’athée à celui d’« ivre de Dieu ». L’A. montre ensuite la permanence du rôle du corps dans la deuxième partie d’Éthique V (même quand celui-ci semble se retirer à partir du scolie de Eth. V, 20), puis étudie le rôle du langage dans le domaine politique à la fois chez les gouvernants et chez les sujets avec la question de la liberté de parole. Une étude sur le thème de la « duperie de soi » et une autre sur la signification des concepts de « philosophe » et de « philosophie » (comme instance de division et de clivage) achèvent cette deuxième section.
Dans la troisième et dernière partie, intitulée « Notions », un certain nombre de questions lexicologiques sont abordées : la traduction et la compréhension de mens et anima, animus et spiritus d’une part, celle de sacerdos, levita et pontifex d’autre part entourent une analyse du lexique de la première personne (du singulier comme du pluriel) et un chapitre consacré aux prophètes. Viennent ensuite les deux études inédites de l’ouvrage. La première est consacrée à la lumière naturelle au sujet de laquelle l’A. commence par observer qu’elle est littéralement absente de l’Éthique mais très présente dans le TTP avant d’en comparer les significations avec celles de Thomas d’Aquin et de Paracelse pour montrer que, chez Spinoza, la lumière naturelle est aussi divine que la lumière prophétique puisque « la lumière surnaturelle prophétique n’est connue que par l’Écriture sainte et que l’Écriture sainte n’est comprise que par la lumière naturelle. Dès lors la lumière naturelle contrôle tout » (p. 154), avant de disjoindre cette lumière naturelle et la raison telle qu’elle apparaît dans l’Éthique. La seconde étude inédite s’attache à expliquer le rôle marginal exercé par l’amour dans le TRE, au moyen notamment d’une comparaison avec la place qu’il occupe dans l’anthropologie du Court Traité. Vient ensuite une analyse de la théorie spinoziste du jugement ou plus exactement de la figure sous laquelle celui-ci apparaît, à savoir celle de la « suspension du jugement » qui se trouve interrogée à partir de la correspondance avec Blyenbergh notamment. Les pages consacrées au « doute » sont l’occasion d’une discussion critique avec la thèse de R. Popkin sur les prétendus scepticisme religieux et anti-scepticisme scientifique de Spinoza. Enfin le dernier chapitre part de la réponse apportée aux arguments avancés par Albert Burgh pour exhorter Spinoza à le suivre dans sa conversion au catholicisme : la question du martyre, dont le philosophe souligne qu’il n’est pas l’apanage du christianisme, est lourde de plusieurs enjeux, en particulier sur le caractère politiquement séditieux de certaines croyances religieuses et sur « l’imaginaire religieux dans lequel est plongé l’État ».
Il est difficile de rendre compte en peu de mots de près d’une vingtaine d’articles dont chacun mériterait une recension particulière. Mais on aura compris que le caractère disparate de ces multiples analyses est le prix qu’on paiera volontiers pour bénéficier de la qualité et de la variété des approches ici présentées.
Frédéric Manzini
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