Donner à « comprendre Spinoza », c’est plus qu’un titre : presque un défi ! L’ouvrage d’Hadi Rizk prend place dans la collection Cursus d’Armand Colin dont il est clair qu’elle n’a pas vocation à présenter le dernier état de l’art dans l’ordre du commentaire spécialisé. Pour autant, et à l’image générale de la collection, son Comprendre Spinoza n’est pas exactement le genre d’initiation qu’on pourrait recommander à l’absolu débutant en spinozisme. Il s’agit plutôt d’un livre substantiel qui tente de trouver le difficile point d’équilibre entre une lecture exigeante et une accessibilité suffisante.

On imagine sans peine cependant que les contraintes inhérentes à l’exercice rendent malcommode de développer une lecture radicalement neuve de l’œuvre de Spinoza, quoique ceci n’exclue nullement que l’auteur, en plusieurs occasions, mette en évidence le caractère personnel de son interprétation. L’originalité, qui interdit de voir dans ce livre un simple manuel, doit alors se manifester ailleurs, et dans le cas présent on pourrait dire qu’elle s’exprime principalement dans le découpage de la lecture de l’œuvre et dans la structure d’ensemble adoptée pour en donner une présentation. Certes, sous ce rapport, le schéma général d’Alexandre Matheron, qui insère la lecture des traités politiques au milieu de la partie IV pour reprendre ensuite le cours de l’Ethique et en terminer avec la vie raisonnable, ce schéma général demeure difficilement dépassable. Encore faut-il rappeler que Individu et communauté chez Spinoza prenait le parti aussi fort qu’inattendu de commencer « au milieu », avec le conatus. Hadi Rizk préfère, plus classiquement, et peut-être plus pédagogiquement, entrer en matière avec l’ontologie de la puissance divine. Mais la progression qui s’ensuit est loin d’enfiler mécaniquement les parties les unes après les autres, et en offre un redécoupage tout à fait original. Dans un genre – celui de la collection – qui rend difficile, en raison même de ses contraintes a priori, de prendre de grandes libertés, Hadi Rizk invente malgré tout un cheminement nouveau et personnel, et ce faisant parvient à nous proposer une autre lecture de l’œuvre.

Ainsi, sitôt sorti d’un classique premier chapitre « Être et puissance », le deuxième chapitre saute immédiatement à la fin de la partie II de l’Éthique pour en présenter la philosophie de l’idée vraie. Ce mouvement a sa logique en soi puisqu’il est assez naturel de passer de l’ontologie à l’activité dans les attributs, ici l’attribut Pensée. Mais il a aussi l’avantage de préparer un troisième chapitre consacré à l’individualité, regroupant les trente premières propositions de la partie II – et insistant particulièrement sur la « petite physique » –, mais couronné par l’affirmation puissante de l’individu, c’est-à-dire débordant dans les premières propositions de la partie III, notamment E, III, 6 et 7. L’individualité construite, aussi bien comme corps structuré que comme affirmation de puissance, clôt ainsi une première partie ontologique (« Les structures de l’infini ») qui s’est avancée jusqu’à la déduction du mode fini.

S’ouvre une seconde partie (« Les tensions de l’expérience ») maintenant consacrée aux modes en leurs affections. L’individualité présentée dans le chapitre 3 peut alors être immédiatement ressaisie comme individualité passionnée dans le chapitre 4. Hadi Rizk insiste particulièrement sur les mécanismes affectifs générateurs de rapports de pouvoir, préparant ainsi les chapitres 5 et 6 respectivement consacrés aux productions de l’imaginaire collectif (lecture du TTP) et au modèle de l’affect commun en tant qu’il est le vrai principe de la souveraineté (TP). Le dernier chapitre remet en perspective le cheminement éthique dans la problématique du normatif chez Spinoza : critique des valeurs, stratagème de l’exemplar, trajectoire du devenir-actif. L’ouvrage est complété par une bibliographie commentée.

Frédéric Lordon

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