Le livre de Saverio Ansaldi effectue une double opération avec Bruno et Spinoza. Primo, ouvrir un espace de circulation entre la Renaissance et l’âge classique. Secundo, mettre en œuvre une méthode comparative en histoire de la philosophie : les lieux de croisement entre deux philosophies apparaissent après-coup, sur fond de discontinuité et une fois approfondies les zones de constitution de chaque philosophie. Autrement dit, le général ne se substitue pas à l’exposé historique des singularités : l’efficacité de la comparaison dépend du choix des différentes démarcations d’une doctrine (avec Luther, Augustin ou Nicolas de Cuse dans le cas de Bruno).
Ajustée aux contenus infinitistes et à l’ontologie de la puissance, l’impression de variété et de cohérence laissée par la forme de l’ouvrage a une conséquence de premier plan : la perception des problèmes communs à Bruno et Spinoza n’est jamais imposée, mais laissée à l’expérience de lecture confrontée à l’histoire de leur philosophie respective, aux controverses où elle est impliquée. La comparaison directe reste donc ponctuelle, limitée au thème de l’amour. L’auteur propose sept études, menées suivant leur conceptualité propre, écrites dans le sillage de ses travaux spinozistes sur les concepts, les lois et les représentants du baroque en philosophie, publiées en même temps qu’une édition des Dialogues d’amour de Léon l’Hébreu (avec Tristan Dagron, Paris, Vrin, 2006 ; cf. Archives de Philosophie, 2007, p. 122). Or, la mise en ordre des enjeux et des textes de Bruno, présentée dans l’Introduction (p. 7-11), forge plus qu’une succession de réflexions éparses, elle exprime une ontologie de la puissance. La recherche mécanique des convergences avec Spinoza cède ainsi le pas à une problématisation issue d’un double plan de comparaison : un plan métaphysique et théologique, centré sur l’immanence (dont l’auteur prend soin de rappeler, p. 8, le caractère partiel chez Bruno) ; un plan matériel, anthropologique et éthico-politique, où l’équivalence de la nature et de la puissance est étudiée du point de vue de certains effets de l’affirmation de l’infinité de l’univers chez Bruno et de la productivité de la substance spinozienne.
A partir de la controverse de Bruno avec le protestantisme luthérien, dans l’Expulsion de la bête triomphante, la première étude (p. 13-36) aborde la critique brunienne de la christologie, la rénovation de l’homme qui en découle et l’instauration d’une nouvelle religion fondée sur les principes de la philosophie naturelle : ces thèmes sont autant d’occasions de révéler des convergences avec le spinozisme, en dépit de ses particularités (par exemple le credo minimum ou la connaissance de l’infini dans la vera religio).
La seconde étude (p. 37-52) présente, à partir d’un autre texte, un approfondissement de la position précédente, c’est-à-dire une perception de la nature humaine dans un ordre plus vaste, issue de la problématique de l’asinisme humain et d’une interprétation nouvelle de la docte ignorance. La conjonction de la nature et de la puissance y est clairement exposée à partir de la démarcation brunienne avec l’augustinisme en tant que celui-ci est fondé sur un ordre hiérarchique et un anthropocentrisme. Or, la troisième étude (p. 53-79) aborde directement le thème cusain de la docte ignorance, évoquée auparavant pour expliquer la controverse de Bruno avec l’augustinisme. Elle transforme principalement ses effets : la hiérarchie augustinienne des êtres s’exprime désormais sur le plan métaphysique et cosmologique, dans le registre du fini et de l’infini. On voit bien comment les lignes conceptuelles internes de la philosophie brunienne sont dessinées à partir de confrontations externes, annonçant autant la potentialisation du fini sous la forme de la « fureur » que l’horizon spinozien de la différence entre natura naturans et natura naturata.
La quatrième étude (p. 81-97) traite des relations de Bruno avec Graciàn et des différences entre la Renaissance et le Baroque, à partir des travaux de Blumenberg sur la sécularisation. Les spinozistes s’attarderont sur les trois dernières études (p. 101 à 154) : Spinoza et Léon l’Hébreu, l’amour, le concept schellingien de puissance sont les trois points de la comparaison avec Bruno.
Mais la démonstration a déjà justifié son principe : seule l’étude historique des singularités et controverses doctrinales est susceptible de révéler des passages entre les philosophies. La valeur essentielle du livre, hormis ses enseignements précieux sur de nombreux textes de la Renaissance, est de mettre en œuvre avec talent un art de la méthode comparative qui fonctionne sans jamais paraître artificiel et dont les résultats sont adéquats aux principes dont il se réclame.
Adrien Klajnman
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