Ce livre entend établir sur la base de la définition du conatus de Spinoza les fondements scientifiques d’une anthropologie économique. Il est aussi un essai lumineux sur le don. Proche de la pensée bourdieusienne d’une économie générale des pratiques (p. 149), sensible aux lectures de Spinoza faites par A. Matheron et par L. Bove, il redéfinit le conatus comme intérêt (p. 30), ici compris comme radical intérêt à être et à persévérer dans son être. De cette forme « matricielle » peuvent alors être tirées, comme on le ferait d’une définition adéquate, toutes les propriétés de l’intérêt, comprenant autant les figures du calcul utilitariste que celle du don en apparence désintéressé (p. 35). Se trouve dès lors reconduite à une seule et même racine la fausse antinomie entre homo oeconomicus et homo donator, qui a nourri la polémique entre utilitaristes et anti-utilitaristes. Aussi l’auteur ne ménage-t-il ses critiques ni aux uns ni aux autres. Plongée dans le bain de l’histoire, l’essence métaphysique de l’intérêt-conatus nous réserve sa première propriété : la pronation violente sans frein ni limites. Expression élémentaire de l’intérêt à l’état de nature, le prendre pour soi refonde ainsi toute l’anthropologie économique, et est postulé comme étant aux fondements même de l’échange marchand. Tout le processus de civilisation découle de l’impérieuse nécessité de juguler, aménager, détourner, éduquer, bref de mettre en forme cette expression primordiale du prendre qui risque à tout moment d’éclater en violence. Don et contre-don répondent à ce même impératif et participent de cette stratégie de réfrènement et de domestication de la pulsion prédatrice ainsi que d’une économie générale de la violence dans laquelle les relations des hommes aux choses précèdent les relations des hommes entre eux. L’approche est classique : mais derrière Spinoza c’est surtout Hobbes qui semble travailler la partie plus conceptuelle de l’essai, notamment avec l’idée que « la première réciprocité [serait] négative » (p. 52) et que la dispute anarchique des choses serait au fondement de la relation entre les humains. Si l’investiture de la pronation à propriété essentielle de l’intérêt a le mérite d’indiquer les limites d’une position consistant à élire naïvement le don et la donation à un tel office, elle a aussi son prix. Affirmer en effet que « dans le monde humain, le problème du social naît au moment où deux conatus se rencontrent et s’affrontent pour la capture d’une proie » (p. 51), c’est affirmer que la rencontre est par nature affrontement, c’est penser la co-existence sur le seul modèle de la concurrence. Il ne s’agit pas de sous-estimer les réalités dramatiques des réciprocités négatives, mais plutôt de se demander, comme le fait par exemple François Flahault dans un article consacré à l’ouvrage (« Spinoza au XXIe siècle », à paraître dans L’Homme et la société), de manière sans doute moins hobbesienne, mais peut-être plus spinoziste, si l’existence des intérêts individuels est elle-même pensable indépendamment d’un ordre de relations de co-existence. En d’autres termes si l’« être-entre » (inter-esse) individus au sein d’une multitude humaine n’est pas ce sol premier naturel à partir duquel sont déjà toujours disposés les conatus-intérêts individuels. Frédéric Lordon semble d’ailleurs aller davantage dans ce sens dans un remarquable et très convaincant article signé avec André Orléan consacré à la « Genèse de l’État et genèse de la monnaie : le modèle de la potentia multitudinis » à paraître dans Y. Citton et F. Lordon (éd.), Spinoza et les sciences sociales, Éditions Amsterdam, 2007. Quoiqu’il en soit, c’est avec une rigueur rare et une cohérence impressionnante que les figures de l’intérêt sont poursuivies jusque dans leur derniers retranchements, là où, sans doute pour mieux se préserver, elles finissent par se cacher à elles-mêmes : dans les profits déniés de la morale et dans le mensonge à soi-même du désintéressement. Comme naguère La Rochefoucauld et les moralistes du Grand siècle, Lordon démasque avec talent et style les faux-semblants de la comédie sociale, et celle que les hommes se jouent à eux-mêmes (cf. l’analyse des Bienfaits de Sénèque). On lui doit un essai qui compte parmi les exemples les plus aboutis des usages possibles du spinozisme en sciences sociales. Faisant effort de revenir aux sources, il rappelle à toute théorie économique soucieuse de vérité l’importance de s’intéresser à ses principes. Ce qui fait que l’intérêt de l’Intérêt souverain est proprement philosophique.
Lorenzo Vinciguerra
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