L’A. entend d’abord montrer que la pensée de l’immanence est non seulement une manière de penser, mais aussi et surtout une manière de vivre et de se rapporter au monde. D’après l’A., Spinoza a donné sa plus grande portée à la pensée de l’immanence, en manifestant ses implications dans tous les domaines, et en la faisant jouer contre d’autres formes de pensée concurrentes. C’est partir de ce fil conducteur que l’A., dans une première partie, reconstruit le mouvement des 5 parties de l’Éthique (p. 16-154). Dans une seconde partie, elle souligne les implications de la pensée spinoziste de l’immanence dans le rapport de l’homme au monde, particulièrement dans son rapport à l’art (p. 155-187). Cette investigation la conduit, dans une troisième partie, à établir un parallèle et une comparaison entre Spinoza et le peintre Johannes Vermeer, qui vécurent à proximité l’un de l’autre pratiquement à la même époque (p. 188-242).

Certes, montre l’A., Vermeer et Spinoza partagent avec leur siècle rationaliste l’exigence de clarté et d’ordre, toutefois ils vont au-delà de cette exigence. Non qu’ils s’affranchissent du souci de rigueur et de précision pour s’adonner à une croyance mystique coupée du monde, bien au contraire ! En mettant l’accent sur le rôle majeur de l’intuition dans l’approche du monde et de ses flux immanents, ils font voir la nécessité d’un élargissement (Erweiterung, p. 243) de la raison en même temps qu’ils en révèlent les limites.

En effet, la Ve partie de l’Éthique présente une forme de connaissance intuitive qui, en un sens, élève l’homme au-delà de sa finitude pour le faire participer, par l’expérience, à la puissance infinie immanente au monde, et à son éternité. Vermeer, quant à lui, nous libère des oppositions rationnelles ordinaires en nous invitant à faire nôtres les regards de ses personnages, c’est-à-dire à adopter un point de vue intuitif sur les flux du monde (fil, lumière, souffle, liquide, etc.). Ainsi la célèbre laitière, dont le regard contemplatif se fixe sur le liquide qu’elle verse, nous fait oublier le dualisme entre la terre et le ciel en nous concentrant sur un des flux qui relie les choses les unes aux autres. Ce que Spinoza et Vermeer, chacun à leur manière, nous révèlent, c’est que le monde contient en lui toutes les forces, tous les flux avec lesquels nous avons à composer pour atteindre la joie, sans qu’il faille projeter un sens extérieur, transcendant à ce monde, qui conduirait à le recomposer artificiellement. Une sélection de tableaux de Vermeer, donnée en fin d’ouvrage, aide à comprendre intuitivement l’interprétation proposée.

L’A. conclut que l’œuvre de Vermeer peut être vue comme un pendant de celle de Spinoza, et réciproquement, les deux œuvres s’éclairant mutuellement. On peut regretter que l’ouvrage de Pierre-François Moreau : Spinoza. L’expérience et l’éternité (PUF, 1994) ne soit pas exploité, alors qu’il pouvait alimenter l’interprétation générale développée par l’A. Cette interprétation originale et stimulante ouvre assurément de nouvelles perspectives, après les travaux de Filippo Mignini, sur les rapports entre la philosophie de Spinoza et l’art.

Christophe Bouriau

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