Reprenant les actes du grand colloque international organisé à Lyon en février 2004 sur le thème des Lumières « radicales », cet ouvrage offre un remarquable panorama du débat actuel portant sur cette notion introduite par M. Jacob et reprise depuis par J. Israel pour qualifier le courant libre-penseur et subversif du grand moment d’émancipation intellectuelle et politique qui donna naissance à notre modernité. Après une brève introduction de ces deux auteurs, réaffirmant chacun leurs thèses fortes – multiplicité des courants à l’origine de la radicalité, rôle déterminant de l’Angleterre et importance de la médiation de la société civile pour l’une, rôle central du spinozisme, place prépondérante des Pays-Bas et caractère profondément philosophique de cette radicalité pour l’autre – ces textes, regroupés en cinq chapitres, interrogent le statut et l’histoire de la modernité en rapport avec la création de la catégorie historiographique de « Lumières radicales ».

Le premier chapitre rassemble les textes portant sur les continuités et ruptures entre les différents courants libertins et les Lumières radicales, introduisant d’emblée une lecture complexe et plurielle de la naissance de la modernité. Que ce soit par le biais du libertinage érudit (J.-P. Cavaillé), de l’épicurisme moderne (A. McKenna) ou du scepticisme (G. Paganini), les auteurs s’efforcent de montrer comment ce climat intellectuel a progressivement acheminé vers les idées majeures des Lumières radicales, nuançant dès lors l’idée d’une véritable rupture. Le premier a ainsi mis en garde, par exemple, contre une conception caricaturale des libertins comme « idéologues de l’absolutisme dotés d’une conception aristocratique du savoir » en relevant leurs procédés communs avec les auteurs des Lumières radicales, faisant alors simplement de ces dernières la « clarification » d’un discours devenu culturellement et socialement audible.

Dans le deuxième chapitre, les auteurs s’interrogent sur les grandes figures des courants de la libre-pensée au début de l’ère moderne, mettant en lumière la diversité des radicalités, tant dans les contenus que dans les méthodes. C’est ce qui ressort de la lecture successive des articles d’E. Tortarolo (sur Hatzfeld), de W. Van Bunge (sur J. Van Effen), d’O. Bloch (sur A. Gaultier et l’auteur des Lettres à Sophie), de M. S. Seguin (sur la radicalité scientifique de N.-A. Boulanger) et de F. Brugère (sur la place dévolue aux femmes par différents auteurs des Lumières). Par ailleurs, P. den Boer y présente de façon problématisée et convaincante le projet de vernacularisation poursuivi par Adrian Koerbagh dans son dictionnaire libertin, sa radicalité tenant à rendre accessibles à tout lecteur les textes clandestins, par opposition à la devise Caute ! de Spinoza.

Le chapitre III regroupe quant à lui de remarquables articles sur ce que recouvre en réalité le terme de « panthéisme », reconnu comme la position majeure des Lumières radicales. Ainsi, selon M. Benitez, il ne faut pas y voir un athéisme masqué, dans la mesure où il serait bien plutôt le « fond inavoué de toute religion » ; parallèlement, G. Mori tente de définir un athéisme qui ne soit ni une option idéologique ni une attitude pratique mais une véritable position philosophique sans connotation morale ou sociale. Par ailleurs, A. Thomson insiste sur la grande diversité des courants panthéistes et sur la nécessité de ne pas les réduire à une seule philosophie tandis que W. Schröder distingue, dans le panorama coloré et hétérogène des idées radicales, un courant plus « à gauche » que Spinoza, courant se présentant comme hostile à toute métaphysique.

Le quatrième chapitre porte plus précisément sur la figure de Spinoza, à laquelle J. Israel a accordé une place primordiale dans la formation des Lumières radicales. Tandis que T. Dagron interroge le « cas Toland » comme spinozisme réformé, P.-F. Moreau propose ainsi une réflexion stimulante sur le spinozisme comme clef interprétative des Lumières radicales : il le qualifie ainsi de « spinozisme sans Spinoza » en relevant ses positions divergentes avec la lettre des textes, tout en insistant sur son importance en tant que mouvement historique. De même, là où M. Walther revient sur l’idée selon laquelle il y eut un courant radical dans les Lumières dont Spinoza fut le principal théoricien, Y. Citton critique la notion d’influence et propose à la place celle d’ars inveniendi, montrant comment des auteurs diffusent en fait tout en la réinventant la pensée qu’ils critiquent.

Enfin, le dernier chapitre propose des prolongements sur les conceptions politiques des acteurs des Lumières radicales, ce qui constitue peut-être le point d’achoppement de la radicalité des Lumières, dans un domaine où l’on voudrait parfois lire plus que ce que les outils conceptuels et historiques permettaient alors de penser. Dans cette optique, C. Secrétan confronte très justement les Lumières radicales au problème de la démocratie absolue, impliquée théoriquement mais problématique dans les faits, tandis que Th. Verbeek développe l’idée d’un radicalisme politique de Spinoza, en montrant que la démocratie n’est pas en réalité essentielle à une liberté entendue comme émancipation intellectuelle et morale. Quant à L. Bove et C. Volpilhac-Auger, ils portent leur attention sur la radicalité de la méthode historiographique de Boulainvilliers pour le premier et sur la « modération radicale » de l’attitude intellectuelle de Montesquieu pour la seconde.

Ainsi, cet ouvrage propose un ensemble d’études d’intérêt peut-être inégal en regard de la question posée mais offrant le précieux avantage de fournir un vaste panorama de la multiplicité des radicalités. On y lit la complémentarité des approches contextualistes (qui mettent en lumière les voies multiples par lesquelles les idées se sont développées et répandues) et des approches imposant une forte hypothèse interprétative (qui insistent sur les grands systèmes ayant créé les brèches décisives). Il en ressort la grande utilité historiographique et la grande fécondité heuristique de la catégorie de « Lumières radicales », objet de fructueuses interrogations et discussions, pour comprendre l’avènement et l’esprit de la modernité.

Julie Henry

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