Même s’il semble destiné à le remplacer, ce Dictionnaire Spinoza n’est pas exactement, ou plutôt pas seulement, une édition augmentée du Vocabulaire de Spinoza déjà publié par le même auteur chez le même éditeur sous un format similaire en 1999 (voir BBS XXII, 5.8, p. 26-27). À l’examen, cette version s’avère rapidement plus ambitieuse que ne l’était l’ouvrage précédent dont elle conserve la maquette générale (devenue toutefois un peu moins dense et plus agréable à consulter), ne serait-ce que parce que le nombre d’entrées a doublé et celui des pages triplé ; mais au-delà de ces considérations « quantitatives », c’est surtout la tonalité « qualitative » des analyses qui se trouve considérablement et avantageusement infléchie en faveur d’un commentaire à la fois plus libre et plus engagé. Si un certain nombre d’articles du Vocabulaire sont demeurés inchangés ou presque (comme « absolu », « absurde », « accompagner », etc.), le parti pris résolument interprétatif du Dictionnaire est affiché à la faveur des nouvelles entrées proposées qui, s’étendant parfois sur une quinzaine de pages, revêtent l’aspect de véritables petits articles. Il en va ainsi par exemple de la notice consacrée à l’opposition « Extérieur/intérieur » qui donne lieu à une réflexion originale sur ces concepts à partir du constat que « l’extériorité [fait] tout particulièrement problème dans un système de l’immanence généralisée » (p. 82), problème dont l’A. examine les conséquences sur le terrain théologico-politique. L’accent est également porté sur la philosophie politique dans l’article « Sédition, rébellion, insoumission-contumace » qui s’appuie sur une analyse d’autant plus argumentée qu’elle se complète de ses satellites « Désobéissance » et « Obéissance, ignorance, salut » : l’A. commence par contester à la « tradition matérialiste » de l’exégèse spinoziste en général et à A. Negri en particulier le droit de considérer Spinoza comme un partisan de la révolution quand les textes du TP et du TTP indiquent qu’à ses yeux « une sédition est toujours illégitime parce qu’elle est toujours absurde » (p. 158) avant de montrer comment sont rendues compatibles cette condamnation des foules séditieuses et la défense de la liberté. Parmi les autres innovations avancées par l’A., il faut notamment retenir la réévaluation chez Spinoza de l’« immortalité » proprement dite (c’est-à-dire à côté de l’éternité) ainsi que la discussion concernant la « nature naturante » et la « nature naturée », « participes d’un verbe qui n’existe pas » (p. 135).
On pourra contester à l’A. ou à l’éditeur d’avoir élaboré ce dictionnaire à partir des termes français au détriment du latin et du néerlandais originaux, ce qui ne peut manquer d’engendrer quelques flottements : aborder par exemple la notion de « souveraineté » revient à la traiter à la fois comme summa potestas et comme imperium, alors que ce concept renvoie à son tour à « l’État ». Partir du latin n’aurait certes pas permis de lever toutes les ambiguïtés qui sont effectivement présentes dans le texte de Spinoza mais cela aurait probablement évité un niveau de confusion supplémentaire. On aura beau jeu, par ailleurs, de regretter certaines entrées encore manquantes comme idea, intellectus, involvere ou veritas car il est vrai qu’on aurait aimé les voir traitées tant l’appétit du lecteur est ouvert par ce Dictionnaire Spinoza qui, en dépit de son apparence modeste, remplit parfaitement sa fonction : offrir une introduction efficace à la philosophie spinozienne et fournir des repères accessibles pour en saisir les enjeux en permettant d’entrer directement dans ses problématiques les plus décisives.
Frédéric Manzini
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