En 1670 paraissaient à la fois le Traité Théologico-Politique et les Pensées. Le rapprochement de Spinoza et de Pascal aurait pu être, par conséquent, un lieu fréquenté des études sur la philosophie de l’Âge classique. Et pourtant cet important recueil est en tant que tel « un inédit, une première historique » (Préface, p. 14), même s’il existait des analyses portant sur les deux auteurs dans des textes dispersés. C’est que, d’abord, il n’a jamais existé de trace d’un dialogue réel entre les deux philosophes, ou d’une quelconque connaissance de l’un par l’autre. Leur rapprochement devait donc à chaque fois réinventer sa légitimité, et risquait toujours de garder quelque chose d’artificiel ou de scolaire. D’autre part, nos traditions de lecture ont toujours perçu « un écart vraiment trop grand, infranchissable » entre les deux « univers de pensée » (14) de Spinoza et de Pascal, si bien que le dialogue qui n’avait pas eu lieu en fait n’avait guère plus de chances d’avoir lieu en droit.
Le présent recueil engage au contraire et délibérément une confrontation systématique des deux doctrines. Après une substantielle Préface, il est en effet divisé en six parties, permettant d’aborder l’essentiel des thèses en présence. La première partie, intitulée « Contraste », comprend deux textes, l’un de Pierre Macherey (« Petit dialogue des morts entre Spinoza, Pascal et Fontenelle », et l’autre d’Adrien Klajnman (« Bruschvicg, lecteur de Spinoza et Pascal »). La seconde partie, « Écriture, Fiction, ‘Histoire de la Vérité’ », réunit les textes d’Hélène Bouchilloux (« ‘L’unique objet de l’Écriture est la charité’ : Pascal et Spinoza devant la Bible »), Pierre-François Moreau (« Spinoza et Pascal : deux conceptions de l’Écriture »), Étienne Balibar (« ‘L’histoire de l’Église doit être proprement appelée l’histoire de la vérité’ »), Éric Méchoulan (« Le peuple et la vérité des apparences »), et Gerassimos Vocos (« Le livre en questions »). La troisième partie, « Géométrie en rencontres de hasard », rassemble les textes de Laurent Thirouin (« Composer le hasard »), Jean-Pierre Cléro (« Remarques sur le type de rationalité à l’œuvre dans le calcul pascalien des paris »), Henri Atlan (« Géométrie du hasard et intemporalité », Dominique Descotes (« Corollaire et proposition chez Pascal et Spinoza »), et Vittorio Morfino (« Retour sur l’enjeu du vide »). La quatrième partie, « Désir, imagination, libération », comporte les textes d’Antony McKenna (« L’imagination chez Pascal »), Henri Laux (« L’imagination chez Spinoza : son orientation sur horizon pascalien »), Laurent Bove (« Le désir, la vie et la mort chez Pascal et Spinoza »), Tamás Pavlovits (« La raison du suicide chez Pascal et Spinoza »), Pascal Sévérac (« Pascal et Spinoza : la réforme de la sensibilité »), et Gérard Bras (« Divertissement et servitude : deux pensées de l’aliénation »). La cinquième partie, « Politiques du rapport social », comprend les textes de Christian Lazzeri (« Pascal et Spinoza, deux modèles de reconnaissance », Christian Nadeau (« Qu’est-ce qu’une action collective pour Pascal et Spinoza ? »), Gabriel Albiac (« à la place de Dieu : sur les paradoxes du politique chez Pascal et Spinoza ») et Chantal Jaquet (« Force et droit chez Pascal et Spinoza »). La sixième et dernière partie, « La liberté et le salut », comprend deux textes, l’un d’André Comte-Sponville (« Pascal et Spinoza face au tragique »), et l’autre de Paolo Cristofolini (« L’homme libre et le roseau pensant »).
Il est impossible de discuter en quelques lignes un ensemble d’une telle richesse et d’une telle variété, dû à des auteurs si justement renommés. Dans l’ensemble, il s’agit d’un très beau recueil, soigneusement édité et présenté, dont plusieurs contributions sont remarquables et feront date. On doit seulement signaler que tous les contributeurs n’ont pas également joué le jeu de la confrontation des doctrines, et que plusieurs textes ne traitent que d’un seul des deux auteurs (ce qui est tout de même surprenant dans un tel cadre). Sur le fond, en l’absence de donnée factuelle nouvelle sur les rapports entre Spinoza et Pascal, la lecture du recueil donne à penser que, si cette confrontation devait être faite (parce que Spinoza et Pascal ont en commun d’être deux lecteurs critiques de Descartes, et parce que leurs doctrines, sur certains points, offrent des similitudes tout à fait remarquables – pour n’en citer qu’une, la conception de la foi et du salut en extériorité, chez Pascal avec le « Mettez-vous à genoux et vous croirez », et chez Spinoza avec le « salut par l’obéissance à la vraie règle de vie »), et si par conséquent cet ensemble de textes a sa pleine légitimité et toute sa place dans l’histoire de la philosophie de l’Âge classique, les deux « univers de pensée » de Spinoza et de Pascal restent malgré tout assez fondamentalement étrangers l’un à l’autre et ne peuvent qu’assez difficilement (se) composer. Telle est du moins la tonalité majoritaire des textes ici rassemblés, qui confirment donc dans une certaine mesure, après examen, les intuitions des précédents historiens de la philosophie.
Charles Ramond
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