Cet ouvrage, qui reprend les diverses communications prononcées lors des journées d’études franco-hongroises qui se sont tenues à Paris et à Szeged en 2003 et 2005, est divisé en trois parties dévolues respectivement à l’imagination, à l’entendement et au jugement.

Dans « Les aides de l’entendement chez Bacon et Spinoza » (p. 117-131), Juliette Goursat s’intéresse à la méthode que les deux auteurs recherchent, chacun à leur manière, pour réformer l’intellectus et lui permettre l’accès à la connaissance vraie. Cette méthode doit s’appuyer sur ce que l’A. appelle les « aides de l’entendement », par quoi elle entend non seulement tout ce qui relève de l’auxilium, mais aussi de l’organum, du ministratio/ministerium (chez Bacon) et de l’instrumentum (chez Spinoza). Alors que Bacon se livre à une analyse approfondie et détaillée de ces « aides » indispensables à l’entendement qui doit se défaire de ses idoles, Spinoza est étonnamment moins disert dans le TIE et encore moins dans l’Éthique. L’A. justifie cette différence de traitement par l’évolution du concept d’intellectus spinoziste qui, se révélant progressivement être lui-même « l’organe du vrai », rend caduques de telles aides censées le prévenir des préjugés.

Adrien Klajnman (« Raison et art de raisonner dans la réforme spinozienne de l’entendement », p. 189-201) interroge également la méthode en s’efforçant de définir la raison par ses usages à partir du TIE et, indirectement, du Court Traité. Il considère que « la raison est un type d’actes de l’entendement » (p. 194-195) à côté de l’intellection et à égalité avec elle, puis la caractérise comme le « processus réflexif qui forme les instruments ou les normes dont l’entendement se sert pour produire. Elle est la phase instrumentale de la production du vrai fondé sur la puissance mentale de l’usage, l’opération de l’entendement consistant à utiliser en particulier les normes pour produire » (p. 196-197). La raison fonde ainsi dans le TIE un « art de concevoir » autonome pour l’entendement.

Pierre-François Moreau montre, dans son intervention intitulée « Le jugement chez Spinoza » (p. 257-269), que le « jugement » (judicium) fait l’objet d’un triple traitement de la part du philosophe : épistémologique, anthropologique et politique. L’A. commence par constater que le terme n’est utilisé dans l’Éthique que sous la figure de la « suspension de jugement », dans un sens qui s’oppose certes au cartésianisme mais aussi, et avant tout, au calvinisme. Contre le calvinisme de Blyenbergh qui estime que l’homme déchu a perdu ce pouvoir, Spinoza soutient que, de fait, nous connaissons la suspension du jugement par expérience. Il nie cependant que ce soit librement que nous suspendions notre jugement dès lors que ce sont les perceptions elles-mêmes qui contiennent des forces affirmatives et non une quelconque faculté de volonté distincte (Éthique II, 48-49, contre Descartes). La détermination du jugement rend aussi raison de sa variation, mais l’A. explique à partir du TTP que le jugement même ainsi déterminé peut cependant être qualifié de « libre » : « le jugement libre, c’est le jugement auquel on laisse la possibilité de s’énoncer suivant sa variété propre et non pas suivant une variété externe » (p. 268), avec les répercussions que l’on sait sur le plan politique et la nécessité qu’il y a de le préserver comme tel sans chercher à l’infléchir.

Cet ouvrage riche – quoique parfois inégal – intéressera tous ceux qui sont concernés par la philosophie du XVIIe siècle mais les spinozistes regretteront sans doute que seuls trois des dix-huit articles qui le composent soient consacrés à Spinoza et déploreront peut-être qu’aucun des trois ne soit signé d’un exégète hongrois, ce qui aurait pu nous faire connaître, ou faire mieux connaître, l’interprétation magyare de sa philosophie. Réjouissons-nous cependant de la réalité des échanges philosophiques franco-hongrois et espérons que les facultés de l’âme qui manquent ici connaîtront un sort aussi heureux à l’avenir.

Frédéric Manzini

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