Ce numéro des « Cahiers matérialistes » consacré à Spinoza, Résistance et conflit, comprend six articles ayant pour but commun de mesurer la force d’impact de l’ontologie spinoziste sur les concepts politiques traditionnels, comme ceux du droit de résistance, de liberté politique, de sédition, d’obligation ou d’enchaînement, et leurs légitimations rationnelles. Il s’agit d’analyser la manière dont Spinoza les reçoit et de soustraire celui-ci à son rôle de simple maillon entre Hobbes et Rousseau dans le cadre de la pensée du droit naturel. Dans son article intitulé « Sedizione e modernità » (p. 9-31), Filippo Del Lucchese pense la division comme politique et le conflit comme liberté chez Machiavel et Spinoza. Il soutient que la sédition doit être pensée comme interne au droit et à l’État et coexister avec eux. Augusto Illuminati, dans son article « Sul principio di obligazione » (p. 33-47), examine le principe de l’obligation et met l’accent sur la manière dont Spinoza se distingue de Hobbes à ce sujet. Pierre-François Moreau s’interroge sur la question de la légitimité de la résistance à l’État, dans « La legittimità della resistenza allo stato » (p. 49-61). Il montre que la légitimité de l’indignation, qui préside aux formes de résistance, est toute relative. Dans « memoria, caso e conflitto » (p. 63-83), Vittorio Morfino étudie la reprise implicite de thèmes machiavéliens dans le Traité théologico-politique, comme le couple vertu/fortune dans le chapitre III, les concepts de temps, d’occasion, de mémoire dans le chapitre VII, et de conflit dans le chapitre XVI. Dans un article intitulé « Vincoli » (p. 85-103), où il se demande s’il existe une théorie spinoziste de la rationalité politique, Francesco Piro analyse la construction spinoziste de toutes les obligations politiques comme des formes d’enchaînement et d’attachement affectif. Dans « L’enigma della “moltitudine libera” » (p. 105-118), François Zourabichvili clôt ce dossier passionnant par une réflexion sur l’existence mystérieuse d’une multitude libre au fondement des institutions.
Le parti pris méthodologique commun à ces travaux est de prendre appui sur l’examen approfondi des textes dans leur détail, sans se cantonner à des analyses philologiques ou à une synthèse conciliant les diverses interprétations, pour faire surgir l’actualité et le caractère subversif de la pensée de Spinoza. Le pari est tenu et l’ensemble du dossier est d’un grand intérêt. Ajoutons que ce numéro, fort éclairant au sujet de la problématique de la résistance et du conflit, comporte également en archive (p. 121-148), un article de Massimiliano Biscuso, « Chaos sive natura » (p. 131-138), consacré à la rencontre de Spinoza par Nietzsche.
Chantal Jaquet
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