C’est une entreprise aventureuse, mais ici réussie, de regrouper dans un tout qui ne soit pas un assemblage baroque, dix-huit contributions internationales sur les cinq livres de l’Éthique dans le cadre de la nouvelle réception allemande de Spinoza. Certaines sont plus générales, d’autres plus restreintes à des passages précis, toutes focalisées par l’horizon d’une interprétation en quelque sorte militante de l’Éthique. Il en résulte un livre brillant et fort, sans répétition, sans non plus donner le sentiment d’une unification contrainte. La chose est d’autant plus remarquable que la plupart des auteurs sont des lecteurs chevronnés de Spinoza, dont l’autorité fait loi et dont il est clair pour tout lecteur que leur intérêt pour le philosophe dépasse largement l’ambition académique. L’ouvrage est rigoureusement structuré comme s’il s’agissait d’un ‘court traité’ sur l’Éthique : trois études sur Éthique I : l’unité de la substance, les choses finies, la nécessité (Michaël Della Rocca, Robert Schnepf, Dominik Perler), trois études sur Éthique II : la définition de l’esprit, les différences individuelles, les modes de connaissance (Ursula Renz, Stephen Gaukroger, Christof Ellsiepen), trois études sur Éthique III : le conatus, les passions, la question de la conscience, le réseau des relations humaines (Thomas Cook, Francis Amann, Pierre-François Moreau), quatre études sur Éthique IV : la servitude, la liberté, la politique, la question du Bien (Jean Claude Wolf, Manfred Walther, Wolfgang Bartuschat, Michaël Hampe), trois sur Éthique V : la liberté humaine, la vie éternelle, l’amour raisonnable de Dieu (Herman De Dijn, Thomas Kisser, Alexandre Matheron). De chapitre en chapitre une bibliographie éclairante est donnée, dans laquelle semble notoire la place grandissante des commentateurs anglophones, tant sur le plan historique que spéculatif. Par ailleurs un excellent index des matières permet de mieux comprendre le projet en faisant entrer dans le détail des thèses de Spinoza et de la construction de l’ouvrage. Ce qui surtout frappe est l’introduction (de Michael Hampe, Ursula Renz et Robert Schnept), ferme, claire, située, sorte de mise en scène de l’actualité presque urgente de ce Spinoza agressif et vivant dans la pensée allemande aujourd’hui, sur le plan psychologique, politique, philosophique, après la lointaine idéalisation romantique et après le refoulement violent et total des années noires du XXe siècle. Cette belle introduction a presque un ton de manifeste. Dès lors il est à peine symptomatique qu’il soit si peu fait mention du judaïsme, des religions révélées, de la croyance, de l’imagination, comme peut sembler étonnante la référence un peu emphatique à Adorno pour qui Spinoza était l’emblème même des Lumières sous leur aspect le plus contestable, la conservation de soi. Cette nouvelle réception allemande de Spinoza, si inspirée et sensible à l’histoire, conjugue visiblement des enjeux multiples, signe de sa fécondité aujourd’hui.

Guy Petitdemange

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