Le concept de « puissance de la multitude » (potentia multitudinis) est sans doute celui qui peut le mieux aider à comprendre pourquoi Spinoza n’est pas simplement, comme on l’a cru trop longtemps, un simple théoricien du pacte social, pour ne pas dire un disciple peu original de Hobbes. On peut estimer qu’il contient une ontologie de l’être social qui permet une fondation non normative de la démocratie et contredit la plupart des théories courantes du pouvoir. C’est pour évaluer de telles thèses et travailler le sens et les enjeux de ce concept qu’un colloque s’est tenu à Heidelberg en septembre 2005, sous les auspices de la Fondation Fritz Thyssen ; ce volume en reprend les actes, qui réunissent les travaux de chercheurs de différentes disciplines. Il contribue à faire le point sur le nouveau regard sur la politique spinozienne et ses échos actuels, tel que peut les voir la recherche allemande récente.
Une importante introduction de Gunnar Hindrichs pose les jalons de cette thématique : il souligne qu’une longue tradition philosophique sépare métaphysique et politique et que c’est cette tradition qui est encore à la base des théories du contrat. En plaçant au point de départ de sa réflexion politique une méditation sur la puissance individuelle de tout être, Spinoza rompt avec une telle tradition. La composition de ces puissances en une puissance de la multitude qui n’y est pas simplement réductible s’oppose à la fois à la scolastique tardive et aux thèses hobbesiennes. Cette ontologie de l’être social déchiffre ainsi le vivre ensemble des hommes comme une partie de l’ordre de la Nature. On obtient donc une pensée tout à fait nouvelle de la forme de l’État et de ses conditions d’existence. Les études suivantes font l’inventaire de ce que ce concept nous donne à relire du libéralisme (Robin Celikates : « La démocratie comme forme de vie »), des droits de l’homme (Arnd Pollmann : « la multitude humaine »), des masses (Dominik Schrage, qui interroge la psychologie des foules et la sociologie, de Le Bon et Sorel à Wright Mills, Riesman, Luhmann), du droit naturel (Markus Kartheininger). Une dernière partie de l’ouvrage envisage les « constellations » dans lesquelles la pensée de Spinoza prend sens en confrontation avec les grandes théories du XXe siècle : la théologie politique de Carl Schmitt (Guido Kreis), les thèses d’Althusser ou, plus récemment, celles de Hardt et Negri dans Empire (Martin Saar). L’ensemble a l’intérêt de montrer comment un concept unique que, paradoxalement, les commentaires classiques avaient laissé de côté (sans en distinguer, le plus souvent, la teneur théorique), apparaît à la fois comme un instrument-clef de l’architecture interne de la doctrine et se révèle comme le plus efficace moyen de la faire sortir d’elle-même pour la confronter à d’autres constructions, y compris à celles qui cherchent à prendre en vue l’extrême pointe de notre actualité.
Pierre-François Moreau
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