Cet ouvrage de philologie marque une étape importante dans l’histoire des études spinozistes. Rassemblant pour une large part les interventions du colloque organisé en 1990 à l’Université de Groningue, il se place dans la perspective de la nouvelle édition critique des œuvres complètes de Spinoza aux PUF, car il offre à la fois des instruments de travail (index, inventaires), des réflexions sur le style, la traduction, la diffusion et les méthodes d’édition des textes philosophiques. Le discours d’ouverture de P.-F. Moreau dresse un état des lieux de l’édition des œuvres de Spinoza et montre l’importance, pour l’auteur lui-même, des modalités pratiques de diffusion de ses œuvres à travers une véritable « stratégie d’édition », qui explique en partie les difficultés rencontrées dans l’édition des textes.

La première partie du recueil, consacrée au style de Spinoza, s’ouvre sur la traduction d’un extrait de l’ouvrage de J.H. Leopold, « Le langage de Spinoza et sa pratique du discours », dans lequel il s’oppose aux jugements sévères de Land sur sa maîtrise de la langue latine. Il montre notamment que les incorrections rencontrées dans les textes proviennent non pas d’un défaut de connaissance de la langue, mais d’une certaine négligence à l’égard des règles classiques. En adoptant un style direct, des constructions simples et parfois fautives, Spinoza vise avant tout à convaincre le lecteur en se concentrant sur le fond des choses. Le vocabulaire n’en est pas moins riche et éclectique, et Spinoza insère parfois quelques ornements et des emprunts aux poètes anciens, Térence notamment. Ainsi son écriture illustre-t-elle parfaitement l’usage du latin dans les ouvrages philosophiques et scientifiques du XVIIe siècle, la sobriété n’excluant en rien la subtilité et la profondeur du discours. I. Kajanto analyse ensuite le latin de Spinoza du point de vue de l’orthographe, de la morphologie, de la syntaxe et du style et signale la prédominance du vocabulaire bas-latin sur le lexique typiquement scolastique et les néologismes du latin moderne. Si Spinoza maîtrise parfaitement l’ensemble des moyens rhétoriques, il en fait un usage particulièrement restreint, privilégiant toujours la clarté dans l’expression des idées. Michelle Beyssade se penche sur la traditionnelle opposition entre le beau latin de Descartes et le style pauvre et laborieux de Spinoza : elle tend à s’estomper si l’on examine l’ensemble des textes, la variété des styles et des modes d’exposition adoptés par les auteurs. E. Canone et P. Totaro proposent, eux, un « Index locorum du TIE » qui montre comment le lexique spinoziste s’enrichit grâce à l’influence des textes baconiens et cartésiens, et à travers l’exploration des dérivés du terme-clé d’« intellectus ». J. Lagrée s’intéresse ensuite à la fonction des citations dans le TTP et s’inspire de l’ouvrage d’Antoine Compagnon, qui s’appuyait, dans La seconde main ou le travail de la citation, sur la sémiotique de Peirce. Il ne s’agit plus chez Spinoza de convoquer les auteurs comme autant d’autorités, mais d’inscrire la nouvelle méthode d’interprétation de l’Écriture sainte dans l’horizon commun de l’expérience et de la culture biblique et philosophique. P.-F. Moreau s’interroge quant à lui sur la prise en compte de l’usage commun de la langue dans la traduction des textes théoriques. Il distingue en effet la part systématique et la part textuelle des œuvres, cette dernière n’étant pas réservée aux ouvrages de fiction. L’A. applique ces considérations à l’utilisation du « Je » dans le TTP et montre que les procédures d’énonciation sont des indicateurs utiles à la compréhension du texte et doivent faire l’objet d’un effort spécifique de traduction. W. J. Van Bekkum s’intéresse de façon très précise à la reproduction et la transcription des sources hébraïques citées dans le TTP.

La seconde partie fait dialoguer M. J. Petry et J. J. V. M. De Vet sur la question de l’attribution à Spinoza du manuscrit de 1687 contenant le Traité de l’arc en ciel et le Traité du calcul des chances, inclus dans l’édition Van Vloten de 1862. Petry, co-auteur d’une édition des deux traités en 1982, affirme en s’appuyant sur des éléments biographiques et historiques la paternité incontestable de Spinoza. Les deux auteurs se fondent, entre autres, sur la recension qu’en fit l’érudit Pieter Rabus dans sa revue « La Bibliothèque européenne » (De boekzal van Europe) : pour Petry, Rabus ne possédait que de vagues informations sur l’auteur des deux textes, mais ces quelques éléments chronologiques suffisent à D. V. pour exclure l’hypothèse d’une paternité spinoziste. Il montre ensuite que le Traité de l’arc en ciel porte l’empreinte évidente de Huygens, notamment sa simplification des calculs cartésiens. C’est donc à un proche de Huygens que nous devons les traités publiés ensemble et il s’agit pour D.V. d’un certain Salomon Dierquens, homme politique féru de science dont le but était ici de vulgariser l’apport de la physique cartésienne. Si les arguments de D. V. sont les plus convaincants, ni lui ni Petry ne disposent de preuves directes, et l’identité de l’auteur des traités reste encore aujourd’hui un mystère. F. Mignini et F. Akkerman examinent respectivement les textes du TIE et du TTP, leur traduction et leur transmission. Le premier compare le texte latin des Opera posthuma et la version néerlandaise, De nagelate schriften, en se demandant à partir de quelle source les éditeurs ont travaillé, et ce qu’il reste du manuscrit autographe dans les deux textes. Il montre que la version latine est la plus fidèle à l’original, même si certaines leçons des NG sont parfois éclairantes. F. A. met ensuite à jour la Notice sur le texte latin du TTP rédigée pour l’édition parue en 1999, et s’intéresse à trois anciennes versions néerlandaises du Traité. Deux autres contributions traitent de la diffusion des œuvres de Spinoza : C. G. Manusov-Verhage tente de saisir la personnalité complexe du libraire Jan Rieuwertsz et ses liens avec Spinoza, à travers les préfaces et postfaces rédigées pour les livres qu’il publiait. Hétérodoxe, cartésien, J. R. se révèle également sensible à la conception spinoziste de Dieu. Quant à J. Gerrinsten, il explore différentes pistes pouvant mener à l’identité des imprimeurs des textes spinoziens en s’appuyant notamment sur les techniques d’imprimerie de l’époque. Enfin, E. Schilte et P. Steenbakkers recensent les exemplaires des Opera posthuma disponibles aux Pays-Bas.

La troisième et dernière partie du recueil porte sur des questions méthodologiques relatives à l’édition des textes de Spinoza, avec l’examen par J. Kingma des éditions du XIXe siècle et de leurs bibliographies. H. J. M. Nellen décrit l’entreprise titanesque de l’édition de la correspondance de Grotius et tente d’en dégager des principes généraux pouvant servir à d’autres éditions et à d’autres auteurs. H. G. Senger s’interroge pour finir sur la notion même d’ « œuvres complètes » et sur l’exhaustivité des éditions scientifiques : que doit contenir l’appareil critique pour que les textes restent lisibles, pour que le propos de l’auteur soit « communicable », sans que la rigueur du travail éditorial soit sacrifiée ? La pertinence de cette réflexion montre à quel point l’édition peut devenir un véritable problème philosophique.

Céline Hervet

Reproduction interdite