Ce livre, publié dans la belle et dynamique collection « Caute ! » des éditions Amsterdam, est d’une telle richesse pour les amateurs et autres spécialistes de l’œuvre politique de Spinoza, que nous ne pourrons donner ici qu’une indication brève de son intérêt. Comme Fortitude et Servitude. Lectures de l’Éthique IV de Spinoza (Kimé, 2003) ou encore Spinoza, philosophe de l’amour (Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2006), ce travail est le fruit du séminaire Spinoza que coordonnent depuis un peu moins de dix ans à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne Chantal Jaquet, Pascal Sévérac et Ariel Suhamy. C’est donc désormais à la pensée politique de Spinoza que les coorganisateurs de ce séminaire ont consacré leurs travaux collectifs. Et les résultats sont plus que fructueux, pour au moins trois raisons.
Tout d’abord – une fois n’est pas coutume, nous commencerons par la fin – l’un des intérêts du livre est que l’on retrouve la plume d’Alexandre Matheron. C’est par un de ses textes inédits, rédigé pour une émission radiotélévisée et diffusée le 27 février 1975 à destination des enseignants, que l’ouvrage se conclut sans toutefois conférer un point final à la réflexion tant ce texte incite à reprendre le livre depuis le début et à l’accompagner du texte spinoziste. Après l’introduction exhaustive et lumineuse de Chantal Jaquet sur « l’actualité du Traité politique », et plus précisément sur l’actualité des recherches menées sur la question de la multitude, c’est peut-être, en raison de l’appréhension globale des problématiques soulevées par le système de la politique spinoziste qu’il rend possible, ce texte qu’il conviendrait de lire aussitôt. Car en faisant retour sur l’un de ses sujets de prédilection, le problème du « pouvoir politique chez Spinoza », Alexandre Matheron, dans ce court article final, affine sa lecture émérite, et nous fait redécouvrir, dans toute sa systématicité et son scandale par rapport à la tradition, le processus d’auto-reproduction de la société politique chez Spinoza.
Les lecteurs recueilleront aussi les analyses des commentateurs parmi les plus novateurs qui contribuent à percer tout au long de cet ouvrage ce que François Zourabichvili, à qui ce livre est naturellement dédié, appelle si bellement « l’énigme de la multitude ». Par quelle alchimie une multitude peut-elle devenir libre ? Telle est la question centrale de son texte, mais qui parcourt également tout l’ouvrage. L’énigme est ici d’abord lexicale. Comme le montre Paolo Cristofolini, le terme multitudo, contrairement aux apparences, est loin d’être évident à traduire. L’énigme ne peut donc commencer à être appréhendée que d’un point de vue intertextuel, en comparant l’usage spinoziste du mot à celui de ses prédécesseurs. Hobbes est bien sûr une référence attendue. Mais Vittorio Morfino souligne également combien la référence au « très pénétrant Florentin », Machiavel, s’impose de ce point de vue, dans la mesure où Spinoza lui-même la rend explicitement inévitable dans le Traité politique. Néanmoins, l’énigme se complique dès lors que l’on cherche à articuler la liberté avec la multitude. Car au fond, la liberté est-elle bien sa finalité ? Énoncer ainsi sa fin serait oublier le rôle de première importance accordé à la sécurité dans le Traité politique, dont Nicolas Israël se charge de faire l’étude précise, tout comme son envers, la logique de l’obéissance, dont s’occupe plus spécifiquement André Martins. Or la prise en compte des déterminations affectives ne résout pas définitivement l’énigme, car demeurent les implications de ce concept au-delà même du texte spinoziste, autrement dit la capacité propre à ce modèle de la puissance immanente du corps politique à inspirer rationnellement (les sciences sociales notamment) bien au-delà de ses conditions de production historique, comme le met en valeur Frédéric Lordon. Au fond, peut-être, le cœur de l’énigme, et sa solution, sont-ils dans ce que combat le concept : la servitude. Dès lors, seule une logique de front, celle de la lutte pour l’émancipation nationale animée par l’amour de la liberté, apparaît en dernier lieu comme une interprétation susceptible, aux yeux de François Zourabichvili, de mettre en adéquation le système conceptuel offert par Spinoza à la postérité avec le contexte d’occupation auquel fut réduite en son temps la république hollandaise.
Enfin, la pièce maîtresse et centrale du livre est probablement la retranscription du débat autour du Traité politique, organisé en Sorbonne le 9 mars 2006, entre les trois éditeurs et traducteurs français contemporains de l’œuvre, à savoir Laurent Bove, Pierre-François Moreau et Charles Ramond. Traduire implique toujours d’interpréter, et l’on retrouve en effet, au sein de l’école spinoziste française des visions nuancées du Traité politique, de son rapport aux œuvres antérieures, l’Éthique et le Traité théologico-politique, ou encore des notions principales qu’il véhicule. Ce débat, animé par Chantal Jaquet, met pour la première fois explicitement à nu les lignes de divergence qui existent entre ces trois héritiers d’Alexandre Matheron. Une telle richesse interprétative ne peut qu’inciter à poursuivre le débat et le commentaire de l’œuvre politique du philosophe hollandais.
Christophe Miqueu
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