La dernière livraison en date des Studia Spinozana ne s’est pas donné une tâche facile quand elle a choisi d’aborder un domaine laissé encore largement inexploré par la recherche. Si les tentatives de confronter Spinoza à la scolastique tardive – plus précisément espagnole – sont rares, c’est que l’exercice s’avère parfois ingrat, tant les indices de la réalité d’une filiation attestée sont souvent minces. Pourtant, on ne peut plus aujourd’hui, comme y insiste la préface, sous-estimer le rôle décisif joué par la théologie de la scolastique tardive dans la modernisation de la philosophie, pas plus qu’on ne doit, comme le souligne Manfred Walther dans sa propre contribution, négliger le fait qu’un certain nombre de membres de la communauté marrane d’Amsterdam, au sein de laquelle Spinoza a grandi, ont été intellectuellement formés en Espagne. Une fois ces principes prometteurs et convaincants énoncés, ils ne suffisent pas, toutefois, à éclairer la nature exacte du rapport entretenu par Spinoza à l’égard de ce mouvement lui-même plus hétérogène qu’il n’y paraît : c’est l’ambition de ce volume trilingue (anglais/allemand/français) que d’aider à combler cette lacune en partant tantôt des notions du corpus, tantôt des auteurs cités et tantôt des problèmes rencontrés. Sans doute l’ensemble du volume est-il quelque peu disparate mais cet éparpillement relatif est le prix à payer de la part du lecteur qui est invité là à une démarche pionnière qui a le grand mérite de rendre plus complexe l’image qu’on se fait habituellement des sources de la pensée spinozienne.

Karin Hartbecke s’interroge d’abord sur les raisons qui ont poussé certains modernes, et singulièrement Spinoza, à utiliser le concept de « mode » alors qu’ils ont délaissé la majeure partie du vocabulaire scolastique (des « formes substantielles » jusqu’aux « qualités ») ; aussi retrace-t-elle l’histoire du concept jusqu’à d’Holbach en partant de Suárez et de la controverse entre les thomistes et les scotistes sur l’opportunité d’ajouter à la distinction réelle et à la distinction de raison un troisième type de distinction, la distinction modale. Dans un article complémentaire et remarquable, Alan Gabbey examine une invention conceptuelle propre à Spinoza : le, ou plutôt les « modes infinis ». Ces modes infinis, qui ne sont ni des universaux ni des lois, sont plutôt des puissances actives du point de vue de la physique cartésienne et surtout, d’un point de vue grammatical, des catégories logiques. S’autorisant de l’Einführung in die Metaphysik de Heidegger, l’A. trouve le sens originel de la formule dans les grammaires scolastiques et surtout dans la grammaire hébraïque telle que Spinoza l’explicite. La contribution de Francisco José Martínez commence par resituer le problème de la libre nécessité spinozienne relativement à la controverse entre Molina et Bañez sur l’articulation entre la prescience divine et la liberté humaine ; mais l’A. pointe également les limites de validité de cette transposition quand il considère que les notions ont un sens radicalement différent dans le contexte théologique d’une part et dans celui, sécularisé, de la science moderne d’autre part. La tentative de confrontation entre Luis de León et Spinoza à laquelle s’essaie Luciano Espinoza Rubio n’est qu’à moitié concluante puisqu’elle constate que les deux auteurs qui « offrent deux formes distinctes de la religatio avec l’absolu » (p. 81) restent, tant du point de vue de la méthode qu’ils utilisent que de celui des intentions qui les animent, surtout antagonistes – ou complémentaires. Après avoir établi que par la façon dont elle redéfinit le « bon » et le « mauvais », l’Éthique ne définit pas une morale mais une « méta-éthique », Robert Schnepf montre de son côté que, tout en s’opposant à un certain nombre de ses contemporains, Spinoza annonce à sa manière une certaine forme du réalisme moral qu’on trouve dans la philosophie analytique contemporaine. Manfred Walther rappelle dans le dernier article que c’est également dans le domaine politique que s’observe l’apport de la scolastique espagnole sur Spinoza, tout particulièrement à travers les fonctions que Suárez fait exercer à la multitudo pour rendre raison de la constitution de la cité et de son caractère naturellement démocratique. Signalons enfin, parmi les autres contributions de ce volume qui ne relèvent pas de la partie consacrée à la scolastique tardive (et dont il est impossible de rendre compte intégralement), les quelques pages que Jacob Adler consacre à l’influence que le Sefer ‘Elim de Joseph Solomon Delmedigo a pu exercer sur Spinoza du point de vue des propositions incomplexes.

Frédéric Manzini

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