Cet ouvrage de présentation, qui s’articule autour de sept textes ou groupes de textes – d’abord intégrés dans une synthèse continue puis expliqués pour eux-mêmes plus en détail –, procède d’une démarche pertinente et efficace. Les A. invitent à la philosophie de Spinoza à partir de son objectif constant : distinguer le savoir de l’ignorance, celle de Spinoza lui-même, celle, surtout, qui s’ignorant elle-même, constitue l’obstacle par excellence de « l’accès à la connaissance de l’homme et de la Nature ». À travers un souci d’explication génétique, les A. s’attachent à montrer les processus de déconstruction à partir desquels se forment et s’engendrent les grandes thèses de Spinoza, la façon dont ce dernier dissipe les édifices de l’ignorance (le libre arbitre, le finalisme, etc.) et débarrasse les concepts des pseudo-savoirs qui empêchent leur vraie compréhension et leur bon usage. Exiger la rationalité, produire le vrai et libérer sont inséparables d’une mise en lumière des causes et des effets de l’ignorance et des images.

Il est ainsi des obscurantistes, tels Boxel, Blyenbergh ou Burgh, chez qui l’ignorance et l’imagination (des spectres, du Diable) prennent d’autant plus corps qu’est soulignée l’impuissance de la raison. À ceux-là, Spinoza enjoint inlassablement de ne pas corrompre le savoir avec l’ignorance, celle des volontés de Dieu, qui fait le terreau de la superstition et de l’oppression.

Mais il est aussi une ignorance à partir de laquelle la pensée produit le savoir. De quelle façon ? Une idée vraie donnée permet de fabriquer d’autres idées vraies. Mais pas à n’importe quelle condition. Là encore, il faut d’abord débarrasser pour « forger » : débarrasser de ce qui, dans l’idée donnée du cercle, fascine, afin d’expliquer la figure ; débarrasser l’amour de la considération de son objet et de ses effets, pour celle de ses mécanismes. Comme pour le finalisme, restituer les causes, c’est expliquer l’illusion, lever ainsi son prestige et faire que la vérité se montre d’elle-même.

Il importe alors de forger l’idée de l’être le plus parfait, dont toutes les autres se déduisent. Mais on n’y parviendra, là encore, qu’en dissipant d’abord les prestiges d’un véritable « système de l’Ignorance » qui recouvre le mot de Perfection et vient bientôt détruire la perfection même de Dieu, projeter du vice dans les choses et du manque dans le désir. Voilà qui permettra de rapporter la perfection de Dieu à sa puissance infinie, et notre perfection à l’affirmation de notre nature propre, c’est-à-dire à la productivité du désir.

Mais savoir jusqu’où la nature humaine peut être parfaite, requiert de la connaître en vérité. Une telle connaissance demande à son tour de lever une illusion : celle du libre arbitre, d’où suit la doctrine du pouvoir de l’âme sur le corps. L’explication procède ici de l’ignorance – reconnue – de ce que peut le corps, et d’un passage des effets aux causes (du cours de nos pensées et des actions du corps), des images aux notions communes saisies par la raison.

C’est d’une ignorance peut-être plus funeste que sont habités les illuminés et les fanatiques qui s’arrogent le sens de la Bible. De là la définition d’une méthode d’interprétation de l’Écriture qui reconnaît, cependant, son impossibilité à faire toute la lumière sur ce texte. L’essentiel est de cerner l’enseignement moral de la Bible (pratiquer la justice et la charité), de comprendre qu’il ne contredit pas la raison. Ainsi, exclure une approche rationnelle de l’Écriture ne ferait qu’ouvrir la voie à la superstition, mais la vouloir totalisante serait se perdre dans le doute ou dans la curiosité.

Autre ignorance : celle de l’expérience et de la nature humaine, pour tous les utopistes et moralistes qui, contre Machiavel, pensent devoir normer la politique par de l’impossible. Cette ignorance, Spinoza entend la dissiper par une autre lecture du Florentin, qui offre de quoi penser non pas les vices mais les causes « qui font du Prince un tyran ». Une telle explication permet alors de montrer en quoi le tyrannicide n’est pas une solution, combien est inadéquate la conception de la relation entre souverain et peuple en termes de pouvoir et de soumission, et qu’il n’y a là, au fond, qu’une seule et même puissance et qu’un seul droit.

Enfin, aux « absolutistes » qui la défendent ou la rejettent tout d’un bloc, « Spinoza oppose une conception progressive de la liberté » : reconnaître d’abord le caractère imaginaire du libre arbitre, puis nous comprendre nous-mêmes dans les limites actuelles de notre puissance, enfin nous réjouir de cette compréhension, non pas dans un mépris des autres, mais en tant que nous sommes mus par « un nouvel amour (…) dont l’objet est la liberté même ».

Philippe Danino

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