Ce livre, petit seulement par la taille, est une mine de savoir, de surprises et d’émerveillements. Regardons d’abord soigneusement son titre : Spinoza PAR les bêtes et non pas « Spinoza ET les bêtes » ou « Le bestiaire de Spinoza », même si tout cela s’y retrouve. Il s’agit bien là d’un essai, pédagogique et savant à la fois, d’une « présentation des idées de Spinoza » qui suit en gros l’ordre de l’Éthique, « avec des images » (p. 42), sans jamais donner lieu à simplification ni à confusion entre idée et image ou entre argumentation et comparaison. Ce livre a bien deux auteurs : le premier est un philosophe, Ariel Suhamy, auteur d’une thèse sur la communication du bien chez Spinoza, qui écrit de manière élégante et subtile, entremêlant, de manière parfois imperceptible, une prose qui sonne spinozien et des citations explicites ; le second est une dessinatrice scientifique, dont les dessins ne sont pas tant une illustration qu’une interprétation parallèle, un peu décalée, avec un humour, une douceur et une justesse confondantes.

Chaque portrait d’animal évoqué fugacement par Spinoza sert ainsi à faire sentir la force d’une idée : l’araignée tissant sa toile fait voir et comprendre la puissance d’agir, les poissons dans la mer qui se dévorent entre eux : le droit naturel et la vie dans son propre élément, le cheval ailé : l’inconsistance et la stérilité de l’imagination laissée à elle même. Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, il n’y a pas de juxtaposition entre le texte philosophique et le dessin mais une véritable symbiose : ainsi p. 46-47 le dessin obombré et vague du cheval ailé suscite en écho le dessin précis de la plume dont on ne peut plus douter qu’elle ne soit bien une plume d’oiseau et non pas de cheval. Face au raffinement et parfois à la complexité du dessin, un commentaire concis, précis, écrit dans un style fluide, aérien, qui force l’admiration. Un exemple parmi bien d’autres à la fin du chap. 2, sur les deux chiens (le chien constellation céleste et le chien aboyant)

« Certes puisque nous ne sommes qu’une partie de l’entendement infini, nous ne comprenons pas tout ; néanmoins lorsque nous comprenons quelque chose en vérité, nous le comprenons exactement comme Dieu lui-même le comprend ; l’intelligence de Dieu doit se dire au même sens que l’intelligence de l’homme, de même que la volonté qui se confond bel et bien, en l’homme comme en Dieu, avec l’entendement.
Dissipation des nuées de l’analogie et du vent de l’homonymie. L’esprit de Dieu n’est pas dans les confins ; sifflons le chien céleste ; il aboiera en nous » (p. 22).

Non seulement on ne peut jamais prendre A. Suhamy en défaut de connaissance du système ou de ses à-côté (lettres), mais il donne à redécouvrir des textes que, pour les avoir traduits, je croyais connaître par cœur, simplement parce qu’il focalise sur les résonances d’une image dont il poursuit les divers échos dans des textes multiples : ainsi l’éloge de l’entendement en Traité théologico-politique IV 12 donne lieu (p. 45) à ce commentaire :

« L’idée vraie se distingue par son inépuisable fécondité : on en peut tirer des effets et des propriétés à l’infini « avec bonheur ». L’idée vraie n’est donc pas une image inerte sur un tableau. Et comme l’entendement est à l’homme ce que l’aile est à l’oiseau, l’idée vraie est le vrai Pégase. »

Certes Spinoza n’a pas écrit cela, mais le lire renvoie au texte initial pour en faire jaillir de nouvelles résonances. On connaissait les « deux chemins de l’Éthique », celui des démonstrations et celui des scolies. A.S. en esquisse un troisième, celui du bestiaire. Non qu’il s’agisse de présenter un Spinoza ami ou ennemi des animaux ni d’élucider les droits respectifs des animaux et des hommes en fonction de leur puissance. Mais les animaux, au même titre que certains personnages typiques de la comédie ou de la vie ordinaire (l’enfant, l’ivrogne, le poète amnésique, le mélancolique), sont là pour exemplifier, rendre plus immédiatement sensibles, des constats que chacun sait faire quand il les regarde vivre ou qu’on lui raconte leur histoire (la jalousie des pigeons, la ruse du renard, la force du lion, la sexualité de l’étalon) mais qu’il ignore quand il s’agit de lui même ou qu’il devient dans ce cas incapable d’interpréter lucidement. A déplacer la perspective et sans jamais réduire la différence de nature entre l’homme et tel animal ou entre deux animaux différents, on permet de mieux voir ce que le préjugé empêche souvent de considérer.

Spinoza a trouvé en Ariel Suhamy son fabuliste, celui qui transpose la conclusion de la démonstration aride en leçon, toujours philosophique, de l’image. Ce livre, on l’aura compris, est un merveilleux cadeau à offrir de toute urgence à ceux de vos amis et de vos proches qui se demandent encore pourquoi vous passez tant de temps à lire un philosophe difficile. J’ai fait le test et mon lecteur, dont les études de philo n’ont pas dépassé le bac, n’a plus lâché le livre de la soirée et en est sorti en se sentant plus intelligent et délivré de quelques illusions. Mais avant de l’offrir, ne vous privez surtout pas du plaisir de le lire vous-même, car le bonheur n’attend pas.

Jacqueline Lagrée

Reproduction interdite