P. Zaoui se donne ici pour ambition de penser une décision de soi comme une rupture entre la vie passée et la vie à venir, qui permette de distinguer une vie bonne d’une vie mauvaise, sans pour autant être référée à un arrière-plan moral. Pour ce faire, il part de Spinoza, en tant que philosophe qui, selon lui, a poussé à son maximum l’exigence de toute philosophie (vivre mieux) sans pour autant céder sur la nature proprement philosophique de sa pensée (visée d’une vérité purement rationnelle et pleinement universelle) ; mais jamais il ne se cantonne à la littéralité des textes spinozistes. L’A. fait en effet sienne la maxime selon laquelle « il n’y a d’usage éthique des pensées autres qu’en assumant leur inévitable subversion par la pensée et l’histoire propre de celui qui en fait usage » (p. 34). Résulte alors de ce projet et de cette exigence, non pas un ouvrage académique ou un commentaire classique, mais bien plutôt un roman philosophique proposant, avec Spinoza et autour de lui, une pluralité de plans de vie possibles où se mêlent philosophie, littérature et sens commun, dans le but affirmé de faire de la décision de soi une « question ordinaire de la vie ordinaire » et de faire de ce livre une « machine pour mieux vivre, une machine à métamorphoses » (p. 12).

La première partie, intitulée « Avec Spinoza », a le grand mérite de se confronter aux problèmes et paradoxes posés par une décision de soi spinoziste : décider d’un projet de vie sans Dieu transcendant ni volonté autonome, changer de nature au sein de la Nature… Dans la première section, principalement appuyée sur une lecture attentive du prologue du TIE, l’A. tente de penser une façon d’ « être le même, mais autrement », en montrant qu’on jouit de renoncer non au mauvais mais au différent de soi, à ce qui est inadéquat à soi ; il ne s’agit pas ainsi d’opposer la raison aux désirs, mais d’opérer une sélection immanente au champ même de nos désirs. Tel est le moyen vivifiant et efficace grâce auquel nous serons à même de reconnaître des forces de changement au cœur de la vie elle-même, et donc de sortir de l’opposition paralysante entre volontarisme et nécessitarisme.

La deuxième section de cette première partie est alors consacrée à la formulation d’un « plan de vie » spinoziste ; l’A. prend la littéralité de cette expression très au sérieux, puisqu’il tente de traduire le problème de la décision de soi sur le mode géométrique d’un plan intermédiaire entre le plan de la vie commune et le plan de la vie divine. Cette réflexion donne ainsi lieu à de très belles pages sur une imagination qui ne soit plus de l’ordre de l’illusion, mais de l’invention qui travaille à même le réel, sur un réenchantement de monde qui ne soit pas sur le mode du « tout est bon », mais du « tout peut être bon, à sa façon, en son genre, une fois ramené en imagination à son seul poids d’être, poids infiniment léger » (p. 135) ; mais aussi sur l’homme, auquel il doit être aussi naturel de penser qu’il est naturel aux pierres de tomber ou au soleil de se lever. L’A. reste fidèle à son projet, consistant à ne pas s’enfermer dans un système philosophique, mais à sans cesse revenir au problème qui l’a constitué, et cette section est alors l’occasion d’une profusion d’idées et d’une richesse d’intuitions époustouflantes, quelque peu ternies toutefois par un souci constant de la formule qui a parfois tendance à réduire le propos.

La deuxième partie, intitulée « Autour de Spinoza », se donne pour objet un projet très ambitieux : penser d’autres voies possibles de décision de soi, compatibles avec la décision de soi spinoziste mais différentes d’elle, en ce qu’elles ne s’appuient plus sur la philosophie mais sur d’autres expériences de vie. L’A. justifie ce projet par l’étude de certains scolies d’Éthique V qui, selon lui, constituent une « certaine forme de catéchisme du spinozisme à l’égard des simples » (note 7, p. 419). Or, si cette troisième et dernière section suscite de grands espoirs, elle ne tient peut-être pas toutes ses promesses, en ce que ces différents plans de vie (plan de la cure psychanalytique, plan sensualiste, plan de l’œuvre, plan des associations politiques, plan amoureux et plan mélancolique) sont traités avec un bonheur inégal. On aurait ainsi souhaité, finalement, plus de radicalité de la part de l’A., ce qui aurait peut-être consisté à travailler ces plans pour eux-mêmes, sans brouiller le propos en tentant de les rattacher systématiquement aux textes spinozistes, et sans céder à une actualisation parfois peu convaincante du propos. On retiendra toutefois les beaux développements de style stendhalien concernant le plan amoureux (« la forme la plus haute de la décision de soi », p. 306) et une réflexion riche, documentée et intéressante sur les ambiguïtés propres au plan de vie mélancolique. Il reste que cette intuition, consistant à s’attacher à d’autres expériences de vie pour renouveler la lecture de la pensée spinoziste, est brillante et riche de promesses.

Tout ce livre consiste donc en une suite de propositions de plans de vie possible, dont la pluralité et la juxtaposition témoignent du fait qu’un plan de vie est personnel tout autant que singulier, et qu’il ne saurait être imposé : on ne décide de soi que par « miracle », et le miracle « n’est que privé » (p. 361) ; chacun de ces plans de vie décline alors sa propre forme de « fermeté », sans jamais céder aux appels à la radicalité, qui sont « soit de stérilisants appels à l’imitation, soit de fantasmatiques et régressifs appels à la toute-puissance de soi » (p. 370). On l’aura compris, ce livre n’est ni un traité de morale, ni un commentaire universitaire conventionnel ; l’A. l’a lui-même souhaité comme une roman de formation, comme un roman philosophique de la vie humaine, et c’est probablement là ce qui le rend tout à la fois passionnant, provocant et parfois frustrant. Quoi qu’il en soit, son grand mérite est d’inviter constamment (jusque dans les notes, à lire absolument) à des méditations sans cesse renouvelées.

Julie Henry

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