Ce très grand livre, en tous les sens du terme, reprend une thèse soutenue en septembre 2003 à Paris IV, sous la direction de P.-F. Moreau. Mogens Laerke, chercheur danois qui écrit dans un français parfait, reprend le dossier, ouvert en 1945 par G. Gusdorf, des relations entre Leibniz et Spinoza, mais il le renouvelle complètement grâce à une parfaite maîtrise des progrès tant de l’édition que des recherches savantes sur les deux auteurs, ainsi qu’en raison d’une reformulation du débat concernant l’évolution de la doctrine leibnizienne. On comprendra qu’il est quasi impossible de rendre compte en détail d’un livre aussi riche, aussi dense et aussi complet, alors même que le support textuel initial est assez mince.
Mogens Laerke règle initialement le sort des concepts ou des thèmes qui ont fait l’objet de mésinterprétations ou de simplifications outrancières dans l’histoire du commentaire (par ex. le ‘parallélisme’, la physique des forces, la création et le possible). Une fois cet obstacle levé, il peut aborder de front la confrontation entre les deux philosophies. La perspective adoptée – la genèse d’une opposition – imposait en quelque sorte le plan en trois phases :
Cela commence donc par un Leibniz à la fois curieux et inquiet devant la lecture très précoce (on le sait depuis les travaux d’Ursula Goldenbaum de 1997) du Traité théologico-politique. Leibniz s’oppose alors à Spinoza sur deux fronts : celui du naturalisme, concernant la théorie de la religion, et celui du contractualisme concernant tant les relations entre les hommes que le jus circa sacra et la relation entre l’homme et Dieu. A la fascination – répulsion pour le Spinoza « libertin » du Traité théologico-politique succède la grande confrontation métaphysique introduite par le séjour parisien et la correspondance avec Tschirnhaus, puis la rédaction du De summa rerum (1675-76), véritable « laboratoire métaphysique » (p. 439). Mais la lecture leibnizienne des Opera posthuma dès leur parution donne lieu à une confrontation beaucoup plus critique sur le langage, la substance et la causa sui, la relation substance-attributs, les démonstrations de l’existence de Dieu, la relation de causalité et le rôle de l’entendement divin et enfin la difficile question des modalités et de la relation entre contingence, nécessité et liberté divine. Une dernière partie du livre traite de la question du cartésianisme de Spinoza tel que l’analyse Leibniz et des Animadversiones ad Wachteri librum (plus généralement connu sous le titre Réfutation inédite de Spinoza, éditée par Foucher de Careil en 1854), remarques sur le livre de Wachter (Elucidarius cabalisticus de 1706) et la pensée cabaliste. L’ouvrage comporte, outre une abondante bibliographie, deux indices, nominum et rerum, permettant de se retrouver facilement dans l’abondance de ces pages.
Comme le soulignait Michel Fichant lors de la soutenance, la deuxième phase est décisive, même si la première permet déjà de reconnaître les signes de ce qui rendrait l’entente impossible. Mogens Laerke analyse très bien les moments de cette lecture : (1) juger le texte spinoziste obscur ; (2) le reformuler en y introduisant d’autres concepts et en remaniant les démonstrations ; (3) engager la dispute fictive avec ce Spinoza reformulé ; (4) réfuter la position ainsi attribuée à l’interlocuteur ; (5) opposer sa propre conception comme meilleure. Ce qui est d’ailleurs la manière dont Leibniz procède toujours, même avec des interlocuteurs dont il se sent beaucoup plus proche.
La plupart du temps, lorsqu’un commentateur aborde la question du rapport entre Leibniz et Spinoza, il prend parti pour l’un des deux auteurs, soit en affirmant que Leibniz n’a rien compris à Spinoza et que c’est ce dernier qui a raison, soit que Leibniz a définitivement réglé son sort à la prétendue déductivité des démonstrations de l’Éthique par sa lecture critique de ses onze premières propositions. Or ce qui est tout à fait remarquable dans ce travail magistral, c’est que non seulement l’A relève précisément tout ce qui apparaît comme une mésinterprétation mais que ce livre est à la fois une défense instruite et des thèses de Spinoza et de celles de Leibniz, de telle sorte qu’au bout du compte il n’y a ni vainqueur ni vaincu mais un grand livre sur la constitution de la philosophie leibnizienne qui défend Spinoza par un souci louable d’équilibrer les deux doctrines en dépit de la différence des corpus.
Déjà lors de la soutenance de thèse qui est l’origine de ce livre, les membres du jury avaient unanimement souligné l’importance et l’excellence de ce travail : celui-ci s’appuie sur l’ensemble des textes disponibles et sait articuler la progression chronologique et l’analyse conceptuelle, donnant lieu non pas à une traditionnelle comparaison, mais bien à une confrontation historiographique et théorique. Il articule les textes métaphysiques avec les thèses politico-religieuses, ce qui n’avait jamais été fait de cette façon. Enfin il restitue les contextes dans lesquels ces philosophies se sont élaborées et ne sépare pas l’analyse logique des arguments de l’analyse contextuelle de leur naissance et de leur pertinence. Dès lors le seul bémol à son achat immédiat réside dans son prix, dissuasif pour beaucoup (165 €). Il ne nous reste donc qu’à le faire commander à la bibliothèque la plus proche et à aller le lire de toute urgence car aucune recherche sérieuse sur Spinoza ou sur Leibniz ne pourra désormais en faire l’économie.
Jacqueline Lagrée
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