Cet ouvrage de la philosophe et psychanalyste Monique Schneider, bien connue dans le monde analytique pour l’originalité de ses écrits (en particulier Généalogie du masculin et Le paradigme féminin réédités en « Champs » Flammarion en 2006), constitue la reprise et l’extension d’un travail de fond et d’un article de référence dans les « études spinozistes » françaises, intitulé « Le fini, l’autre et le savoir chez Spinoza et chez Freud ». Cet article a été publié dans le fameux premier numéro des Cahiers Spinoza, paru à l’été 1977, avec des contributions d’A. Matheron, P-F. Moreau, A. Lécrivain et A. Igoin.
L’ouvrage porte sur la fascination perplexe de Freud vis-à-vis de l’amour, articulée à ce que l’auteur perçoit comme une « destitution de l’amour » chez Spinoza. La critique de l’idéalisation de l’objet d’amour unirait Freud à Spinoza et la figure de Lucifer Amor les éloignerait, autrement dit une certaine fascination freudienne pour les diverses formes de l’amour de transfert, décroché de toute référence à l’intellectualité. La psychanalyse resterait ainsi attachée à un horizon amoureux situé aux antipodes des thèses de Léonard de Vinci et de la conceptualité de la partie V de l’Éthique. Or, un point de convergence paraît tout aussi essentiel, autour de la définition de la méthode analytique (p. 101), et du sens freudien de la formule « l’amour n’est rien d’autre que ». Réduire l’amour à autre chose par l’analyse est présenté comme un trait de méthode de l’analyse, en tant que froide objectivation et réduction à autre chose : telle serait la dette freudienne à l’égard du spinozisme. Si Freud, primo, ne croit plus à l’état amoureux comme à l’amour de transfert qui est une erreur d’aiguillage, secundo, ne croit plus à la théorie de la séduction et se tourne vers la théorie du fantasme, tertio, ne croit plus à l’apparent ou à l’amour idéalisé, mais à un reste obtenu par objectivation, alors une conclusion paraît s’imposer : Freud est un incroyant de l’amour.
Néanmoins l’auteur ne se contente pas de souligner la réduction méthodologique de l’amour en vue de dissiper le mirage amoureux. L’œuvre de Freud témoigne d’un retour constant de la part amoureuse et ce retour est interrogé chez Spinoza à travers une mise au point sur le statut de l’altérité. Sensible à la constitution d’un autre spinozien à travers la figure de l’amour, l’auteur évoque la différence entre la distinction mode/substance et le rapport de terminaison entre les choses finies. Elle insiste sur l’autre chose de même nature et évoque les stratégies discursives de Spinoza où l’autre est comme un mirage à dissoudre. Ces figures problématiques de l’autre spinozien sont mises en perspective avec la perception du spinozisme comme philosophie sans altérité, écrite par un philosophe du conatus célibataire et solitaire. Mais elles sont surtout l’occasion de préciser le couplage Spinoza/Freud.
Entre Spinoza et Freud, une proximité décisive est soulignée concernant la menace pour la puissance d’agir. Mais une opposition diamétrale est perceptible à propos de la réponse à cette menace. Freud apparaît « dans les pas » de Spinoza, mais l’ouvrage retient l’attention sur une divergence entre, d’un côté, l’articulation spinozienne du leurre de la différence à une redistribution finale des causes, à un horizon éternitaire et politique, et, de l’autre, la mise en œuvre d’une logique différenciatrice et hiérarchisante chez Freud, qui s’achève par une « investiture amoureuse » dans la psychanalyse.
Hormis la précision et la finesse du jeu comparatif, il convient de souligner l’originalité de la démarche de l’auteur en psychanalyse : montrer qu’il est possible et fécond d’utiliser le spinozisme pour renouveler l’approche et les mots de la clinique. D’une part, Spinoza apporte les fondements philosophiques pour récuser l’usage illusoire de la haine dans le maniement de la cure. D’autre part, la perspective de Winnicott est adossée à une divergence et à un point de partage avec l’autoproduction de l’entendement spinozien. Au terme du dispositif de comparaison, la philosophie spinozienne apparaît comme un outil critique dans la psychanalyse et réciproquement, la psychanalyse se révèle toujours aussi féconde pour introduire ou saisir des aspects différenciateurs dans la philosophie.
Adrien Klajnman
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