Toute une génération de lecteurs espagnols de l’Éthique de Spinoza a eu la chance de pouvoir s’initier à la lecture du grand texte spinoziste grâce à une traduction exemplaire faite par Vidal Peña (Professeur à l’Université d’Oviedo) à partir du texte établi par Carl Gebhardt (1925). Cette traduction fut publiée par l’Editora Nacional en 1975, et depuis lors elle a été réimprimée plusieurs fois, sans changements significatifs, par plusieurs maisons d’édition différentes (Alianza, Orbis, etc.). Cette prolifération de rééditions était tout à fait justifiée, car il s’agissait d´une traduction qui facilitait la lecture du texte spinoziste en aérant le texte grâce au découpage des fragments les plus longs (préfaces, scolies, appendices) ; d’une traduction qui réussissait à reproduire un certain « style latinisant » ; et surtout d’une traduction qui transformait le texte latin de Spinoza en un texte espagnol très beau et extrêmement fluide, loin de toute réplique mécanique et interchangeable de mots. Le lecteur espagnol de Spinoza avait donc à sa disposition, outre une traduction scientifiquement remarquable où une attention toute particulière était prêtée au sens, à la signification et à l’usage spinoziste des concepts, une traduction littérairement impeccable. C’est-à-dire un texte éblouissant qui semblait originairement écrit en espagnol – en un espagnol classique et érudit – et qui en même temps reflétait la complexité et les choix lexicaux de l’écriture de Spinoza. Par ailleurs, le travail de Vidal Peña s’accompagnait d’une introduction historique et critique où l’auteur présentait pour le public espagnol la figure du philosophe et signalait notamment quelques difficultés internes à l’ontologie spinoziste, difficultés que Peña avait déjà solidement analysées dans son travail de thèse pionnier, décisif pour le renouveau des études spinozistes en Espagne dans les années 70 et 80 : El materialismo de Espinosa (Revista de Occidente, Madrid, 1972). Outre cette introduction, le traducteur éclairait plusieurs difficultés du texte spinoziste grâce à nombre de notes critiques portant aussi bien sur la traduction des termes techniques et leur cohérence interne dans une langue autre que le néo-latin, que sur l’interprétation strictement philosophique du texte.

En 2007, la maison d’édition Tecnos, loin de se limiter à réimprimer encore une fois cette traduction, a fait l’effort de publier une nouvelle édition du travail de Peña, où les soins apportés à la traduction, à l’introduction et aux annotations sont complétés par ceux d’un autre grand connaisseur de la philosophie classique en général et du spinozisme en particulier : Gabriel Albiac. Le résultat de cette rencontre intellectuelle entre Peña et Albiac est un ouvrage assurément nouveau composé par deux des plus grands spécialistes espagnols contemporains de la pensée spinoziste. L’effort éditorial a donc été double. En effet, d’une part l´ancienne traduction de Peña a été reprise, et son auteur a revisité son ancienne introduction historico-critique ainsi que les notes adjointes au texte de la première édition de 1975, lesquelles ont été augmentées. D’autre part, Gabriel Albiac – auteur d´un travail sur Spinoza (La sinagoga vacía. Un estudio de las fuentes marranas del espinosismo, Madrid, Hiperión, 1987, traduit en français aux PUF) qui, avec l’étude de Peña citée ci-dessus a constitué un véritable point de départ pour le renouvellement des études spinozistes en Espagne au cours des derniers années – s’est occupé de composer un appareil de notes critiques juxtaposées aux notes de Peña, extrêmement éclairantes et qui prennent en considération les résultats de la recherche spinoziste la plus récente, notamment celle faite en France et en Italie. À la fin du texte, Albiac offre aussi au lecteur une très belle postface où il analyse les rapports entre l’éthique et la politique chez Spinoza, et il clôt cette nouvelle édition sur une bibliographie qui s’avérera essentielle pour toute nouvelle étude approfondie du philosophe. On est donc devant un instrument de travail exceptionnel pour le public espagnol qui veut s’initier à une lecture scientifique de l’Éthique.

En somme, les nouvelles générations de lecteurs espagnols de l’Éthique sont désormais doublement chanceuses – trente ans après la première traduction du texte par Peña, et dans un pays où les efforts éditoriaux de ce type sont très rares (du reste il manque encore en espagnol une édition bilingue de l’Éthique) : celle de pouvoir accéder à l’ouvrage le plus connu de Spinoza non seulement à partir d’une traduction scientifique et philosophique tout à fait remarquable, mais aussi à partir d’une édition où deux des spécialistes de Spinoza les plus reconnus en Espagne et à l’étranger ont été finalement réunis pour nous offrir les résultats de longues années de travail sur un texte solide et difficile auquel tous deux ont consacré l’espace et les efforts de toute une vie intellectuelle.

Pedro Lomba

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