Pour les lecteurs francophones, cette version bilingue (latin/italien) se présente à plusieurs égards comme le pendant italien du Traité théologico-politique paru en 1999 aux PUF et qui inaugura la nouvelle édition des Œuvres complètes de Spinoza actuellement en cours de publication sous la direction de Pierre-François Moreau. De fait, ce volume des Opere de Spinoza placé comme l’ensemble de la série sous l’autorité de Filippo Mignini profite intelligemment et pleinement de toutes les avancées récentes de la recherche internationale, à commencer par l’établissement du texte latin effectué par Fokke Akkerman, également retenu pour l’édition française : il en reprend non seulement le texte lui-même, mais également le découpage des différents chapitres en paragraphes, qui se voit ainsi adoubé et dont il ne fait aucun doute qu’en raison de sa pertinence et de sa commodité il va bientôt, si ce n’est déjà fait, s’imposer systématiquement chez tous les spinozistes. Pina Totaro a cependant opéré des choix propres, en reproduisant par exemple l’hébreu au sein de la traduction italienne ou en plaçant les différentes adnotationes en notes infrapaginales au lieu de les reléguer à la fin de l’ouvrage. En ce qui concerne la traduction, elle relève le défi d’être à la fois proche du texte original et élégante, en étant de surcroît peut-être même plus homogène que la version française du fait de l’unicité du maître d’œuvre. Mais c’est surtout par l’apparat critique que l’édition présentée par Pina Totaro se distingue : par rapport à l’édition française, les notes sont considérablement étoffées pour représenter pas moins de 220 pages denses, avec plus d’une centaine de références pour les chapitres les plus importants. En effet, là où J. Lagrée et P.-F. Moreau avaient choisi de s’en tenir à des indications de type historique ou philologique sans donner une interprétation philosophique, P. Totaro propose souvent une discussion des différentes traductions possibles (principalement celles de Giancotti, de Shirley et de Lagrée-Moreau) et esquisse quelques pistes pour un commentaire philosophique proprement dit. Ainsi le terme de potentia par exemple, tel qu’il apparaît au paragraphe [8] du chapitre VI pour établir que le miracle n’exprime jamais qu’une puissance déterminée et non infinie, est-il ramené par Pina Totaro à son acception physique par laquelle tout transfert énergétique comporte une perte d’énergie, puis renvoyé à la fois aux paragraphes 12 et 13 de Court Traité II, 24 ainsi qu’à l’ouvrage de Pieter Balling, Het licht op den kandelaar. Ce n’est là qu’une illustration concernant une note parmi d’autres mais elle montre le souci constant d’éclairer le lecteur du TTP en lui soumettant une interprétation possible d’une œuvre qui, il est vrai, reste difficile d’accès même pour le lecteur averti. Cette dimension critique présente un intérêt de premier ordre et elle contribue à faire du présent volume non seulement l’édition scientifique de référence en italien du Trattato teologico-politico (et ce pour plusieurs décennies sans doute), mais aussi un ouvrage de commentaire précieux pour tous les spinozistes en général. Cette publication est donc d’ores et déjà un précieux classique.
Frédéric Manzini
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