Joaquim de Carvalho avait traduit l’Éthique en portugais du Portugal en 1950, et Livio Xavier en portugais du Brésil en 1957. Ces deux traductions étaient les seules disponibles en langue portugaise ; et toutes deux rencontraient les problèmes que tant d’autres langues ont connus : affectus traduit par passion, mens par âme, affectiones et affectus confondus, etc., ce qui s’expliquait par la volonté de rendre Spinoza plus compréhensible à des lecteurs peu habitués à l’originalité de sa pensée. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, cependant, on a vu paraître des traductions en diverses langues, notamment en français, qui ont cherché à rester au plus près de l’original, pour permettre aux lecteurs de comprendre Spinoza dans sa lettre et d’expliciter ses idées sans les interpréter ou les rapprocher des traditions bien connues. Mais en langue portugaise, le XXe siècle s’est achevé sans offrir une bonne traduction de l’Éthique ; les spécialistes se sont contentés de travailler sur d’autres langues et sur l’original latin, en corrigeant oralement, pour les étudiants, les fautes des traductions portugaises disponibles…

Il faut donc louer la parution de cette traduction brésilienne extrêmement soignée : qualité de la traduction mais aussi de l’édition elle-même : bilingue, très belle, brochée sous une couverture rigide – décorée d’un fac simile stylisé de la couverture de l’original en latin –, enveloppée dans une jaquette noire ou rouge avec, à l’intérieur, une mise en page très élégante, rappelant les fresques du XVIIe siècle. De manière étonnante, cette édition bilingue de plus de 400 pages, assez chère, a été épuisée en une année ; on en est maintenant à une deuxième édition revue et corrigée, tandis qu’une troisième édition non bilingue, avec une couverture normale, vient de paraître. L’Éthique de Spinoza a envahi les vitrines des librairies au Brésil et s’est vendue comme peu de livres de philosophie, devenant une sorte de best seller inattendu, qui a éveillé l’intérêt des éditeurs. De façon tout à fait méritée, Autentica est désormais devenue une maison d’édition connue et respectée dans tout le pays, ainsi qu’au Portugal. Ce succès est dû sans doute à l’actualité de Spinoza en général, et à la reconnaissance de cette actualité par le public brésilien en particulier, qui voit chez lui un penseur de l’immanence, de la puissance et de l’affect et, par là, de la connaissance de soi pour mieux vivre, à contre-courant des manuels de bien-être.

La traduction ose le choix de la graphie Spinoza, au lieu d’Espinosa, ce qui est une innovation bienvenue en langue portugaise. Fils de parents portugais, l’auteur de l’Éthique n’a pourtant jamais signé Espinosa, avec un s, seulement Spinoza ou Espinoza, avec le E et le z. La graphie avec le E et le s soulignait son ascendance portugaise, mais avec la conséquence que la langue portugaise était la seule au monde à ne pas écrire « Spinoza ». Un tel choix, dans une traduction qui fait déjà référence, ouvre ainsi les études spinozistes en langue portugaise à la communauté internationale, avec des avantages évidents en ce qui concerne les citations et les références bibliographiques.

À la fin du volume, Tadeu explique que son choix a été de garder les mots en portugais les plus proches du latin, même si le sens de ces mots dans la langue courante actuelle n’est pas celui donné par Spinoza. Par exemple, ambitio veut dire non pas ambition au sens actuel du mot, mais (par le scolie de E III 29) désir de plaire, ou (par le scolie de E III 31 et par la définition 44 des affects) désir d’être approuvé. Ou pietas, qui n’a pas chez Spinoza le sens religieux de piété, mais celui de « désir de faire le bien » (par le scolie 1 de E IV 37), beaucoup plus proche de la bienveillance que de la compassion. Ou encore la beatitudo, qui n’a pas un sens religieux mais signifie plutôt la félicité. Si l’adjectif beatus était traduit par beato (sens religieux en portugais), il ne serait pas compris comme heureux, feliz en portugais ; aussi est-ce ce dernier terme qui a été choisi. Notons que ces explications se font sur les mots qui gardent leur sens religieux, sens que, justement, Spinoza veut redéfinir.

Tadeu offre aussi dans ces pages finales une table de correspondance avec la traduction donnée à chaque affect en latin, ce qui permet au lecteur de juger de ses choix. Il observe encore qu’il a été obligé de corriger six erreurs de l’édition de Gebhardt. (1) Dans E III 16, Gebhardt dit cause « afficiens » ; Tadeu a changé par « efficiens » (Pautrat a fait cette même correction dans sa traduction de 1988 revue en 1999, mais sans changer la version latine de Gebhardt). (2) Dans le scolie de E III 30, Tadeu entend que la gloire est une joie accompagnée de l’idée d’une cause intérieure et non pas extérieure, comme c’est indiqué chez Gebhardt (et gardé par Pautrat). (3) Dans le nota bene du scolie de E III 51, Gebhardt renvoie au scolie de E II 13 (tel que l’indique l’édition électronique Phronèsis), alors que Tadeu, tout comme Mignini dans sa traduction italienne, comprend que le renvoi doit être fait au scolie de E II 17 ; selon Pautrat, pourtant, Gebhardt aurait renvoyé au corollaire de E II 11. (4) Pour Gebhardt, dans la démonstration de E IV 31 l’original de Spinoza renverrait à l’axiome 3 de la même partie, mais il n’y a qu’un seul axiome ; Pautrat a gardé ce renvoi inexistant, alors que Tadeu a choisi d’adopter la solution de la traduction espagnole de Dominguez qui renvoie à la définition 1 de la même partie. (5) Dans le scolie de E V 4, Tadeu a décidé de changer le renvoi au corollaire de E III 31, par le renvoi au scolie de la même proposition (ce changement, d’ailleurs, ne nous paraît pas fondé). (6) Dans le scolie de E V 33, le renvoi est fait à la proposition précédente, alors que par le sens il devrait être fait à la proposition présente (ou, ajoutons, au corollaire de la précédente).

Finalement, Tadeu corrige en note deux passages de Spinoza : (1) Dans le scolie de E II 8, Spinoza écrit : « dans un cercle sont contenus une infinité de rectangles égaux entre eux » ; Tadeu observe que, tel qu’il est indiqué dans le théorème 35 du livre 3 des Éléments d’Euclide, cette égalité est limitée à chaque « paire » de rectangles, concerne l’ « aire » de ces rectangles, et vaut pour des droites qui se coupent sous n’importe quel angle et non seulement sous un angle droit. (2) Spinoza inverse, dans E III 31, les vers 4 et 5 de l’élégie XIX du livre II de Amores d’Ovide.

Tout indique que l’édition de Tomaz Tadeu restera pour longtemps une référence en langue portugaise.

André Martins

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