Valtteri Viljanen a écrit un livre original et engageant sur le rôle du concept de puissance dans l’Éthique. Bien qu’inspiré par des intuitions sur la philosophie de Spinoza provenant des commentateurs français, Alexandre Matheron notamment, l’approche de l’auteur est largement gouvernée par les débats dans la tradition anglo-saxonne, notamment américaine.

La première partie porte sur la théorie spinozienne de la causalité et la théorie de la puissance. Viljanen se propose d’abord de répondre à cette question épineuse : le spinozisme est-il un système qui se rattache au paradigme scientifique moderne en réduisant toute cause à l’efficiente, ou revient-il subrepticement à une certaine forme d’aristotélisme, en se rattachant aux catégories causales de la néo-scolastique ? Il opte pour la deuxième possibilité, en affirmant que la forme de causation fondamentale du système est une forme de cause formelle, tout en soutenant aussi que Spinoza s’inspire du paradigme néoplatonicien de l’émanation. Il en conclut que le système de Spinoza repose sur la conception originale d’une forme de « cause formelle-émanatrice » (p. 17-47). Une fois reconnus les attraits théoriques d’une telle approche, on peut toujours se demander si une analyse de la théorie spinozienne de la causalité qui ne mentionne pas une seule fois la causa sui peut bien être adéquate. En outre, nous avons des réticences par rapport à la grille de lecture scolastico-aristotélicienne adoptée pour élucider la théorie spinozienne. Viljanen affirme que c’est « une façon utile d’étudier la pensée de Spinoza en l’analysant du point de vue de la tradition scolastique » (p. 18). Certes, mais prendre ensuite comme point de départ pour une analyse de la théorie spinozienne de la causalité la classification aristotélicienne des causes n’est guère une opération interprétative suffisamment innocente pour que l’on puisse la justifier en affirmant simplement qu’il est utile de procéder ainsi.

Cela dit, les analyses de Viljanen contiennent, pour user d’une de ses propres expressions favorites, « beaucoup de bien », et elles constituent, à notre sens, la meilleure exposition à ce jour de ce type d’interprétation aristotélisante. Notamment, l’auteur décèle « un modèle essentialiste de la causation » constitué par la théorie spinozienne de la puissance (puisque l’essence de Dieu ainsi que des choses est leur puissance même). Ce modèle est celui qui fait de la théorie de Spinoza bien plus qu’un mécanisme conséquent, à savoir ce que l’auteur désigne, dans le titre de son ouvrage, comme une « dynamique de l’être ». On peut être d’accord ou non avec l’idée de réhabiliter, dans ce contexte, l’interprétation de Bennett selon laquelle l’étendue est identique à l’espace, en décrivant les dynamismes de l’attribut de l’étendue comme « un champ unifié de puissance spatial » (p. 117-35, p. 280). Nous paraît utile, en revanche, le « modèle de l’écluse », auquel Viljanen fait appel pour expliquer la façon donc la puissance causale de choses s’exerce par rapport aux autres choses (p. 97-103). En tout cas, l’A. parvient à démontrer le rôle absolument central du concept de la puissance dans la théorie spinozienne.

La mise en place du modèle essentialiste de la causalité permet ensuite de proposer, dans la deuxième partie de l’ouvrage, une réponse convaincante (et en l’occurrence négative) à une question très débattue entre chercheurs tels que Curley, Bennett, Garrett, Carriero et Lin, à savoir si la doctrine du conatus engage Spinoza à réhabiliter la téléologie dans l’explication des actions humaines, malgré son rejet des causes finales. Contre les interprétations qui voient, dans le principe du conatus, une simple transposition vers la métaphysique du principe physique de l’inertie, Viljanen montre comment ce principe est profondément enraciné dans la théorie de la puissance, et qu’il est un véritable principe actif par lequel une chose s’efforce à actualiser son essence. Par conséquent, « le conatus n’est pas seulement un principe de persévérance dans l’existence, mais un principe de persévérance-dans-l’existence-parfaite » (p. 222). Le conatus enveloppe donc un principe de perfectionnement et, par conséquent, il peut fournir un véritable principe éthique, mais sans pour cela qu’on revienne à l’affirmation d’un principe téléologique dans le sens aristotélicien.

Mogens Laerke

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