Comment concilier, chez Spinoza, le déterminisme et la liberté ? En abordant cette question classique, Sergio Levi entreprend un examen du concept d’action. Partant du constat que la liberté humaine n’est pas dans l’Éthique une donnée naturelle, mais un effort actif, et que celui-ci ne vise pas à obtenir une liberté « intérieure » (simple assurance psychologique), il se propose de décrire un « parcours de libération ».

Le livre est divisé en trois parties. La première, sous le titre de « Nécessité », explique comment fonctionne le concept d’action, destiné à organiser le rapport entre la nécessité de Dieu et les événements de l’existence humaine. La seconde, intitulée « Monisme », examine l’articulation entre le corps et l’esprit impliquée par l’opposition entre action et passion. La troisième, « Action », relie enfin l’activité de l’esprit à une liberté accessible à l’homme. L’impression de rigueur qui émane de cette architecture d’ensemble se confirme à chaque chapitre, même si certains termes apparaissent sans être expliqués.

Pour commencer, Levi remarque que le problème auquel il s’attache dérive d’un mélange complexe de prémisses, d’objections et de solutions d’ordre à la fois logique, métaphysique et éthique. Par là, il souligne que la difficulté de comprendre la pensée de Spinoza naît de ce qu’il assemble, dans l’Éthique, des positions relevant de différents champs du savoir, et dont la portée est souvent polémique.

Ainsi, la critique du libre-arbitre conduit l’auteur à soutenir que, chez Spinoza, « il suffit d’agir ‘comme si’ nous étions libres » au sens cartésien (p. 24), car cela détermine la liberté comme un « programme » (p. 34). En effet, les « essences des créatures » (sic) jouent un « rôle opératoire » et assument une « fonction explicative » par où elles prennent le relais de la nécessité divine.

C’est là qu’intervient le concept d’action : il s’agit de redistribuer parmi les « créatures » une liberté d’abord attachée à la seule cause de soi. Or, la définition du principe d’autonomie d’un corps, dont les opérations dépendent plus ou moins de lui, se présente comme graduelle. Mais la principale thèse du livre est de soutenir que la distinction entre action et passion est « essentielle ». Le premier argument avancé est que cette distinction assure la consistance de la notion d’individu qui, sans elle, serait perdue. Le second, que Spinoza s’écarte du couple grammatical agent/patient, pour fonder une différence épistémique entre les idées. C’est ainsi que la première partie ouvre sur la deuxième.

En effet, le couple agir/partir ne suppose aucunement un patient, mais met en question l’implication causale de l’esprit. Levi situe ainsi l’origine empirique des idées dans l’imagination, entendue comme « puissance réceptive » (p. 99). Assez finement, il observe que l’esprit trouve d’abord son identité en tant qu’idée du corps. Ensuite, que l’homme a le pouvoir d’assentir aux idées, mais n’a pas le choix d’assentir ou pas. Enfin, que les idées se forment dans l’esprit comme « la solidification théorique de ses opérations » (p. 127). Mais en ce point de son analyse, Levi rend maladroitement compte de la situation des affects : le corps semble exprimer la réalité des variations (« notre niveau actuel de puissance ») tandis que l’esprit semble retenir une « représentation » de ces variations (p. 136-137). « A travers une idée confuse de l’affection corporelle, l’esprit reçoit une mise à jour de l’état actuel de la potentia agendi corporelle. » (p. 139) S’il fallait concevoir les passions selon cette hypothèse, qu’on peut appeler « réaliste », nous n’aurions aucun moyen d’y remédier.

Cependant, la principale originalité du livre est de soutenir l’irréductibilité de certaines notions mentales : chez Spinoza, ici opposé à Hobbes, le mécanisme physique n’est pas destiné à remplacer le jeu des idées, car la pensée pour lui n’est pas réductible à un rapport de mouvement/repos. Spinoza fonde ainsi une méthode fondamentalement « diachronique », corps ou esprit (p.181-182), qui fait de l’éthique une « science du comportement » (p. 240) destinée à faire prévaloir l’ordre de l’esprit. Cette remarque, déterminante pour situer Spinoza dans l’espace de la réflexion contemporaine, permet-elle d’initier l’homme à sa liberté ? « Grâce à un énorme effort d’autodiscipline, nous sommes devenus maîtres de nous-mêmes » (p. 249). À comparer avec E V, 41.

Maxime Rovere

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