Disons d’abord que le recueil de fragments cartésiens, présentés, traduits et annotés par V. Aucante sous ce titre représente une contribution importante dans le très vaste panorama des études cartésiennes ; outre l’appareil de notes, qui constitue un véritable commentaire au « Descartes médecin », dans lequel pourront puiser les spécialistes du philosophe français et de la médecine du XVIIe siècle, le mérite principal de V. Aucante est d’avoir traité certains problèmes textuels et de datation que la philologie et l’historiographie cartésiennes semblaient avoir laissés de côté. Dans son important livre Les sciences de la vie au XVIIIe siècle, Jacques Roger avait souligné l’importance des Primae cogitationes circa generatione animalium et, en même temps, avait reconnu qu’elles « soulèvent malheureusement plusieurs difficultés » ; mais, dans l’ensemble, l’avertissement de Ch. Adam concernant l’unité « toute artificielle » des Primae cogitationes est passé au second plan pour laisser place à des jugements comme celui d’A. Pichot, selon lequel les Cogitationes sont une « œuvre de jeunesse décousue, voire fantaisiste ». Le point de vue de V. Aucante est différent et s’avère rigoureusement historique : que ces écrits semblent incohérents est un fait, mais ce qui importe réellement est de « discerner comment le philosophe a abordé cette question [sc. celle de la génération] particulièrement complexe ».
Les Cogitationes présentent, quant au texte, au moins trois ordres de problèmes : l’authenticité, la constitution du texte, la datation. a) En ce qui concerne l’authenticité, d’accord avec les conclusions de Ch. Adam (AT XI, p. 502), Aucante estime, à juste titre, que la question n’a aucune raison d’être après la découverte des Excerpta anatomica par Foucher de Careil. b) En ce qui concerne la constitution du texte, V. Aucante fait des choix importants par rapport au textus receptus : Avant tout, une division du texte en trois groupes de fragments. Le critère proposé pour mettre de l’ordre dans le recueil de textes cartésiens concernant la génération, auquel le titre de Primae cogitationes a été donné improprement, consiste à suivre l’ordre de formation des premiers organes du fœtus, question d’autant plus importante puisque sur ce point, comme le rappelle V. Aucante, les trois auctoritates (Galien, Aristote et Hippocrate) sont en profond désaccord et que D. n’a laissé inexplorée aucune des trois voies qu’ils proposent. En prenant comme référence la pagination de AT XI , cela donne trois séquences: A. 505-51615, 53413-53521, 520-5262, 5389-18, 53121-53412, 6065-8, 5494-55029. B. 51616-5201, 5263-53121, 5988-16, 5999-600, 53522-5378. C. 53710-53810. Il n’est pas possible ici de discuter en détail les choix de l’éditeur. Il suffira de rappeler que, dans les fragments du premier groupe, l’ordre de formation est cerveau, poumons, foie, cœur ; dans le second, foie et poumons, cœur, cerveau ; dans le troisième, enfin, cœur, cerveau, poumons. Ainsi transformé, le texte est divisé en trois groupes de fragments. Le caractère artificiel de l’unité du texte traditus est mis en évidence, mais, en même temps, cette division le recompose en trois moments unitaires, qui identifient autant de tentatives de D. d’expliquer la génération. c) Venons-en enfin à la dernière question : la tripartition permet de parvenir à une datation sur la base d’éléments externes au texte, que l’on peut repérer surtout dans la correspondance, où l’on trouve des références à des lectures ou à des situations qui permettent d’ancrer chronologiquement les textes ainsi divisés : 1630-1632, pour ceux du premier groupe, 1637 pour ceux du second, 1648 pour ceux du troisième.
Quant au texte, il faut remarquer au moins deux choses : la première concerne les critères ectodotiques adoptés par cette édition. V. Aucante, qui n’a pas eu l’intention de donner une édition critique, a toutefois collationné l’édition de 1701 avec l’édition AT, en acceptant aussi certaines conjectures de G. Micheli et V. Cousin, et, par la suite, là où les Cogitationes et les Excerpta coïncident, il a suivi AT en signalant les variantes du manuscrit. Il faut aussi souligner que, dans la traduction française, V. Aucante divise le texte en 75 fragments progressifs, division qu’il faudra envisager pour une éventuelle édition critique qui devra aussi collationner la traduction hollandaise de 1692. Enfin, par rapport aux éditions précédentes, il accueille dans le corpus des Cogitationes certains passages qui ne se trouvent que dans les Excerpta.
Les Écrits physiologiques et médicaux comprennent aussi une pharmacopée cartésienne, c’est-à-dire les Remedia, que V. Aucante fait remonter à 1628 et divise, dans la traduction, en neuf fragments, auxquels il ajoute cinq autres extraits des Excerpta (1631), toujours à propos de la thérapie. En conclusion, le travail de V. Aucante, aussi bien que l’édition récemment parue de la Recherche de la vérité, sous la direction d’E. Lojacono (Milan, FrancoAngeli 2002, qui figurera dans le BC XXXIII), inaugurent un renouveau de la philologie cartésienne, en direction d’un dépassement – indispensable désormais – de la vulgate constituée par l’édition Adam-Tannery.
Franco Aurelio Meschini