Sans prétendre à l’exhaustivité, ce livre établit une liste « des passages de saint Augustin qui trouvent un écho dans la métaphysique de Descartes », de façon à « voir quelle influence réelle et directe la lecture des œuvres de saint Augustin a exercé sur Descartes et sur la formation de sa métaphysique » (p. 16-17). L’ouvrage se compose de deux grandes parties : l’index lui-même, puis un commentaire d’une soixantaine de pages.

L’index comporte trois sections. La première présente les textes de s. Augustin qui peuvent être rapprochés de passages des Méditations, en différenciant les emprunts que l’A. estime « incontestables » de ceux qui sont seulement « possibles ». Une deuxième section est consacrée à la doctrine des vérités éternelles, une troisième aux autres textes cartésiens que les Méditations. La première partie établit de façon incontestable qu’au delà des rapprochements bien connus entre D. et Augustin concernant le cogito, on trouve effectivement dans les Méditations de nombreux « échos » de textes augustiniens. En revanche, l’A. reste peu explicite sur le statut exact des « échos » ainsi répertoriés : en tout état de cause, l’écart qui demeure entre les textes cartésiens et augustiniens interdit de considérer qu’il s’agit de citations explicites ou implicites d’Augustin (l’A. signale d’ailleurs, p. 136, qu’il a seulement relevé onze semblables citations dans l’ensemble du corpus cartésien). Mais ces « échos » sont aussi plus que de simples réminiscences ou allusions, et l’A. estime en conséquence que la proximité entre les textes d’Augustin et ceux de D. permet de parler « d’emprunts littéraux » (p. 167) de la part de ce dernier. Il est certes difficile de contredire cette affirmation, mais rien non plus ne l’établit de façon définitive. L’A. indique, par exemple (p. 31), que l’hypothèse dite du Dieu trompeur se trouve dans La Genèse au sens littéral, en des termes et dans un contexte qui évoquent les Méditations ; mais, comme il le signale également (p. 122), on peut établir des rapprochements analogues avec des textes de Plutarque ou de Cicéron. Ainsi, en prenant un peu de recul par rapport à l’hypothèse d’un D. « augustinien » qui sous-tend manifestement l’ensemble de la lecture de Z. Janowski, on peut se demander s’il n’est pas doublement forcé de parler « d’emprunts littéraux » et de se prononcer de façon catégorique sur l’origine augustinienne de ces emprunts. Dans tous les cas, on aurait aimé une réflexion plus poussée sur la nature exacte des « échos » augustiniens identifiés dans les textes cartésiens, et sur les questions de méthode qu’une telle recherche engage.

Le Commentaire qui suit l’index aborde principalement deux questions. La première est celle de la théorie cartésienne dite de la « création des vérités éternelles ». Les analyses de l’A. à ce sujet offrent un bon exemple du caractère à la fois suggestif et discutable de son ouvrage. Z. Janowski rappelle qu’on trouve, notamment dans la Trinité et les Confessions, des textes où Augustin affirme que les « choses sont » parce que Dieu les « connaît » ou les « voit ». Le rapprochement avec certaines formules des lettres de 1630 à Mersenne s’impose donc, et conduit l’A. à affirmer que « selon [D.], saint Augustin croyait aussi que les vérités éternelles devaient leur existence à un acte de connaissance divine » (p. 144) et que « Descartes n’a pu formuler cette doctrine [la création des vérités éternelles] que sur la base d’un passage de La Trinité » (p. 153). Mais on pourrait rétorquer que D. parle de « vérités » ou d’ « essences » là où Augustin parle de « choses » – ce qui, comme D. lui-même le signifie à Mersenne dans la lettre du 27 mai 1630, est fort différent. On peut donc s’étonner que l’A., tout à son projet de présentation d’un D. augustinien ou directement influencé par Augustin, présente ainsi comme une reprise univoque un rapport entre les deux auteurs qui est sans doute davantage de l’ordre du travail critique, du déplacement, voire de la subversion de thèses augustiniennes par D.

Le second but du Commentaire est d’établir quels textes de s. Augustin ont été lus par D., et de déterminer les dates de ces lectures. Le raisonnement de l’A. est, en substance, le suivant : la thèse dite de la « création des vérités éternelles » ayant été formulée en 1630, D. avait dès ce moment présents à l’esprit tous les thèmes de sa philosophie qui lui sont liés (la méthode et le doute, l’incompréhensibilité divine, le cogito, la distinction de l’esprit et du corps, etc.) ; et comme les correspondances présentées dans l’index attestent que tous ces thèmes cartésiens ont été rencontrés dans les œuvres d’Augustin, on peut affirmer que D. a lu ces textes en 1630 ou auparavant : « Premièrement, puisque la démonstration des vérités éternelles dépend de la méthode, c’est-à-dire d’un détachement de l’esprit du corps, D. a pris connaissance de La Genèse au sens littéral, ou de L’Ordre, ou des deux, avant 1630. Deuxièmement, puisque l’existence de Dieu procède de la démonstration du cogito, ceci implique que D. l’ait emprunté à La Trinité, ou à La Cité de Dieu, ou au Libre arbitre. De plus, puisque la démonstration du cogito suit l’hypothèse du malin génie, et que celle-ci se trouve uniquement dans La Genèse au sens littéral, D. en a pris connaissance avant 1630. Troisièmement, comme nous l’avons déjà mentionné, il est possible qu’il ait lu La Cité de Dieu et Du Libre arbitre avant 1630 ; cependant, puisqu’il n’existe pas d’évidence absolument convaincante en faveur de cette thèse, il ne reste donc qu’une hypothèse : D. a (probablement) lu La Trinité avant 1630 » (p. 161). On retrouve ici cette hardiesse méthodologique qui conduit l’A. à présenter comme des « certitudes » (p. 17) « incontestables » (p. 143) des hypothèses par ailleurs séduisantes.

Ce livre rouvre et enrichit donc de façon notable le dossier des influences augustiniennes subies par D., mais il reste à notre sens inabouti, notamment parce qu’il donne l’impression d’esquiver la discussion qu’appelleraient certaines de ses conclusions. On ne taira pas, enfin, le vif déplaisir que peuvent causer coquilles et erreurs en quantité parfois ahurissante.

Denis Moreau