Cet ouvrage complète l’Index augustino-cartésien (voir 1.4.X.), dont il approfondit et prolonge l’intuition centrale, en tentant de montrer comment on peut « dériver directement les fondements de la philosophie de Descartes de la théologie de saint Augustin » (p.17). Cette hypothèse est ici appliquée à un thème particulier : l’A. propose en effet de lire la philosophie de D. en considérant les Méditations (notamment la première et la quatrième) comme une « théodicée » d’inspiration augustinienne qui s’inscrirait dans « la continuité d’une longue tradition d’apologétique chrétienne » (p. 13).

Cette décision d’ériger la « théodicée » en « axe interprétatif des Méditations » (p. 19) est plus un postulat herméneutique qu’une thèse rigoureusement démontrée. L’A. base en effet son interprétation sur le court passage de la Méditation IV qui rapproche l’erreur et le péché (AT VII, 58 = AT IX-1, 46), et autoriserait la « traduction des notions épistémologiques de D., comme ‘vérité’ et ‘fausseté’ en catégories morales, comme ‘bien’ et ‘mal’, ou en catégories religieuses, comme ‘péché’ » (p. 27). Dans cette perspective, la maxime augustinienne « vous serez libre quand vous serez libéré du péché, esclave de la justice » devient chez D. « vous serez libre quand vous serez libéré de l’erreur, esclave des idées claires et distinctes » (p. 110-111). Une fois admise, cette hypothèse de lecture se révèle fructueuse et ouvre des perspectives que le seul Index n’offrait pas, du moins pas de façon explicite.

L’ouvrage comporte six chapitres. Le premier (The Meditations as Theodicy) rappelle le climat « augustinien » dans lequel D. a élaboré son grand ouvrage, en insistant sur l’importance du De Libertate Dei et creaturæ de Guillaume Gibieuf. Le chap. II (Can God deceive us ?) étudie plus spécialement le passage de la première Méditation consacré à l’hypothèse dite du « Dieu trompeur ». L’A. insiste successivement sur les sources de cette hypothèse, les différentes interprétations qui en ont été données, sa distinction avec le « mauvais génie », son lien organique avec la théorie de la « création des vérités éternelles ». Sans revenir sur le détail des discussions qui ont agité les études cartésiennes ces dernières années, l’A. estime que l’hypothèse du « trompeur » rend douteuses toutes les vérités, et que la garantie apportée par l’existence de Dieu est nécessaire pour fonder la validité de l’évidence en général. Le chap. III (Divine Freedom : The Doctrine of Eternal Truths) montre comment la majorité des problèmes interprétatifs classiquement posés par la théorie cartésienne des vérités éternelles se dissipe si on la considère dans une perspective théologique, et plus précisément dans la perspective de la théologie augustinienne. D. s’oppose ici aux thomistes aussi bien qu’à la tradition « volontariste », et propose une vision des rapports entre Dieu et la création très proche de celle qu’on trouvait chez l’évêque d’Hippone. Le chap. IV (Human Freedom) prolonge le précédent en proposant une interprétation « augustinienne » de la théorie de la liberté présentée dans la Méditation IV. Dans cette optique, l’A. prend résolument le contre-pied des lectures contemporaines qui, dans la tradition sartrienne, privilégient la liberté d’indifférence et sa problématique promotion dans les lettres à Mesland de 1645. Prolongeant alors une remarque d’H. Gouhier, l’A. esquisse une série d’audacieux rapprochements entre l’épistémologie de D. et la théologie augustinienne de la faute : les « préjugés de l’enfance », orientant inévitablement la volonté vers l’erreur, ont dans la philosophie de l’auteur des Méditations un rôle analogue au péché originel dans la théologie de l’évêque d’Hippone ; les idées claires et distinctes peuvent, dans cette optique, être considérées comme l’équivalent théorique de la grâce (efficace) divine. Le chap. V (Descartes, Reader of St Augustine) est comme un condensé de l’Index, et rappelle les principaux thèmes augustiniens que l’A. a repérés chez D. En guise de conclusion, le chap. VI (How Rational is Descartes’ Rationalism) propose une réflexion vigoureuse sur la destinée du cartésianisme, son succès philosophique, son peu de fécondité théologique et son rejet répété par la pensée catholique « officielle ». L’A. analyse les ambiguïtés de la catégorie de « rationalisme » et de son application à la pensée cartésienne. Il juge que la condamnation catholique du cartésianisme repose sur une interprétation cohérente mais contestable du thème de l’évidence appliqué aux rapports entre foi et raison. Enfin, il rappelle ce qui constitue sans doute à ses yeux l’acquis majeur du diptyque formé par l’Index et le présent ouvrage : si on considère d’une part que s. Augustin est le principal inspirateur de D., et de l’autre que D. est le père de la philosophie moderne, il faut admettre que cette dernière est « bien plus profondément redevable » (p. 162) qu’on ne l’a cru jusqu’à présent à la pensée de l’évêque d’Hippone. Cette conclusion inattendue, voire provocante, suscitera sans nul doute le débat ; elle suffit pour faire sentir l’originalité et l’intérêt de ce livre.

Denis Moreau