L’A. a déjà publié d’autres ouvrages très remarqués sur la philosophie cartésienne : La Philosophie naturelle de Descartes (voir BC XXIX, 2.1.6.) et Le Système philosophique de Descartes (voir BC XXVII, 2.1.6). À la différence de ces précédents ouvrages, ce livre, qui est en fait un recueil de treize art. publiés depuis quinze ans (hormis la seconde moitié du chap. Ier de la deuxième partie), ne cherche pas à être tout à fait systématique. Mais, savamment ordonnés en quatre parties, ces études, qui envisagent le cartésianisme dans des contextes assez divers, s’harmonisent finalement pour nous rappeler la portée quasi illimitée de la pensée cartésienne. Ce qui se trouve au cœur du cartésianisme, et qui, comme une source, lui octroie de la vivacité sans répit, c’est, d’après l’A., une vision métaphysique propre à D., qu’on appelle communément « la thèse de la création des vérités éternelles ». C’est donc sur elle que, dans la plupart des art., les arguments de l’A. s’articulent.

La première partie (intitulée « La Perception, la science, et la métaphysique chez Descartes ») ne contient qu’un unique chap. et, sert d’introduction à l’ensemble du travail. Elle esquisse, d’ailleurs assez complètement, le système philosophique cartésien. La deuxième partie (« La Métaphysique de Descartes et la philosophie de l’esprit »), comprend quatre chap. Le premier (« La Thèse de la création des vérités éternelles de Descartes et les divers problèmes qu’elle suscite ») est de loin le plus important. L’A. y traque dans le corpus cartésien presque tous les textes qui concernent la thèse de la création des vérités éternelles et les analyse jusqu’à ce que ne subsiste plus guère la moindre ambiguïté quant à ce qu’elle signifierait pour tout le développement du cartésianisme. Elle prononce, d’un côté, que Dieu peut faire tout ce que nous pouvons comprendre mais, de l’autre, qu’il peut faire ce que nous ne pouvons pas comprendre (à Mersenne, 15 avril 1630). L’A. remarque alors, d’une part, ce qui assure le réalisme mathématico-physique cartésien, basé sur l’idée claire et distincte d’étendue et, d’autre part, ce qui cautionne la liberté cartésienne, liée à la contingence métaphysique ou summa indifferentia. Que cette thèse soutienne le cartésianisme de bout en bout est montré d’une manière très probante. Avec les lettres de D. à Arnauld (?), 29 juillet 1648 et à Morus, 5 février, 1649, l’A. montre sans équivoque que, même à la fin de sa vie, D. évoquait et soutenait cette thèse.

La troisième partie (« La Physique de Descartes et les sciences modernes »), se compose de cinq chap., dont les deuxième et troisième, (« La naissance des sciences modernes et la suprématie de la méthode : la mise sur pied par Descartes des sciences et de la technologie modernes » et « L’évolution de la science de la nature : la naissance des sciences modernes et leur particularité »), exposent magistralement les apports de D. à la naissance des sciences modernes, par comparaison, entre autres, avec Galilée. L’A. examine l’explication, chez l’un et l’autre, du mouvement circulaire et du concept de pesanteur. Mais, le plus intéressant est que l’A. aborde (chap. V : « Descartes et les sciences modernes ») la question des apports posthumes de D. à l’émergence des sciences contemporaines. Il s’agit, par exemple, de l’idée de l’étendue cartésienne qui, garantie par le Dieu créateur, conduit D. à la conception de l’univers homogène et indéfini, et qui, par là même, l’oblige à commencer par la physique cosmique, à savoir la cosmogonie, pour écrire une physique terrestre. D’après l’A., cette prise de position « holiste » de la physique cartésienne présage conceptuellement, quoique de loin, le principe de Mach ainsi que la relativité générale d’Einstein.

Les trois chap. suivants (« La Philosophie au XVIIe siècle et le problème de l’idée entre idea et idée », « Essai d’une critique de la phénoménologie : à propos de la fondation des sciences par la phénoménologie transcendantale et de la théorie du Lebenswelt », et « Descartes et la philosophie contemporaine : le cartésianisme est-il dépassé ? »), constituent la quatrième partie intitulée « La Portée de la philosophie de Descartes ». Le premier expose exemplairement les grands rationalismes du XVIIe siècle. La question est de savoir quelle était, concernant la nature de l’idea, l’attitude adoptée respectivement par D., Spinoza, Leibniz et Malebranche. Le ton est donné par la position prise par D. sur ce sujet, telle qu’elle est exprimée dans la thèse de la création des vérités éternelles. Selon cette dernière, l’idée créée par Dieu et implantée par lui dans notre âme, n’est plus paradigmatique ni transcendante, comme elle l’était chez Platon. C’est par comparaison avec cette position novatrice de D. que les thèses de trois autres philosophes sur ce sujet sont, très clairement, présentées. Le troisième chap. est destiné à revaloriser deux aspects du cartésianisme, l’un foncièrement réaliste, l’autre foncièrement libéral. D’une part, c’est notre capacité à nous déplacer corporellement, ainsi que la passivité de nos sens, qui nous dévoile la réalité du monde extérieur. D’après l’A., cette réalité ne quitte d’ailleurs jamais l’indifferentia summa de Dieu, d’où l’impossibilité, pour nous, de l’intégrer complètement dans une théorisation scientifique quelconque, corrélative de la possibilité de faire progresser nos sciences pratiquement sans limite. D’autre part, l’union de l’âme et du corps, qui est une des notions primitives, nous révèle une autre réalité, qui est notre vie de tous les jours. Cette vie, qui ne se réduit jamais à la conceptualisation scientifique, et qui ne peut être que vécue, doit nous élever, d’après l’A., vers la Morale, qui n’est plus provisoire mais qui se base sur notre libre arbitre.

Shin Abiko