L’ouvrage développe deux thèses principales : la première se présente comme une enquête généalogique sur l’idée de création, des Stoïciens à Heidegger ; la seconde défend la possibilité pour l’esprit humain d’une inventivité, d’une création à partir de rien. C’est dans la philosophie de Descartes que ces deux thèses se rencontrent sans se contredire : en effet, la conception d’un Dieu infini et cause de soi n’interdit pas celle d’une création efficiente d’êtres finis, jouissant d’une certaine autonomie et présentant un pouvoir créateur analogue à celui de Dieu. Descartes est, selon l’A., le seul à conférer à la création un contenu philosophique, indépendant du dogme et de son interprétation théologique ; il est également le seul à autoriser l’idée d’une inventivité de la pensée humaine, même si cette dernière reste soumise à la causalité de Dieu. Les chapitres qui retiennent plus particulièrement l’attention sont « Descartes et la causalité analogique » (ch. IV) et « La Puissance et la création » (ch. V). On notera également un dossier informé sur la notion de substance (p. 189 sq.) et sur la question de la tromperie divine (p. 233 sq.), complétant les analyses de Tullio Gregory.

C’est le concept de causa sui qui marque, selon l’A., l’originalité profonde de Descartes par rapport aux théologies du Moyen Âge et aux métaphysiques post-cartésiennes. Si l’idée d’un Dieu cause de soi chez Spinoza exclut celle de création, à l’inverse, dans la métaphysique cartésienne, la substance divine causa sui implique la production de créatures finies, également substances, même en un sens second et dérivé. On peut regretter que l’A. ne précise pas le sens accordé à la notion de causa sui, laquelle est succinctement définie comme intermédiaire entre les causalités formelle et efficiente. Cette imprécision n’est pas fortuite mais tient à la méthode adoptée, qui ne se veut pas historique et refuse de procéder par analyses ou commentaires de textes : il s’agit bien plutôt d’une mise en dialogue des intuitions ou concepts fondamentaux des philosophes (p. 20 sq.). Or, la lettre même des textes de Descartes ainsi que leur cohérence interne auraient permis d’enrichir la notion de causa sui, de préciser son rapport avec celle de création ex nihilo et d’apporter ainsi plus de clarté à la thèse de l’A. De fait, le lien entre la substance divine, cause de soi et la notion de création n’est pas réellement explicité : réside-t-il dans le fait qu’un Dieu qui a la puissance inépuisable de se donner l’existence et toutes les perfections a aussi celle de créer hors de soi des effets finis ? Il est vrai que la relation entre infinité, substantialité et perfection inclut, dans les Méditations comme dans les Principes, la définition de Dieu comme Créateur (« Et ceux qui se seront assurés de son existence par le chemin que j’ai montré, ne pourront manquer de reconnaître [Dieu] pour [créateur de toutes choses] » ; AT II, 41-42). Être créateur est le propre d’une substance infinie, causa sui et convient à Dieu seul : Dieu est une cause totale, c’est-à-dire une substance créatrice, « elle produit un effet quant à son être, c’est-à-dire à partir de rien (mode de production qui convient à Dieu seul) » (Entretien, AT V, 156). Substance, Dieu existe comme être créateur et indépendant ; infini, il possède une puissance « inépuisable [inexhausta] » et créatrice. Ce n’est donc pas le dogme du Deus creator qui exige d’énoncer l’attribut de la puissance mais c’est l’idée de l’infinité de cette puissance, qui éclaire la vérité du dogme : « (…) À quoi servirait l’infinie puissance de cet infini imaginaire [i. e. un infini qui exclurait tout autre sorte d’être], s’il ne pouvait jamais créer ? (…) Et partant il [Dieu] peut être entendu tout à fait infini sans aucune exclusion des choses créées » (AT IX, 111). L’A. ne se réfère pas à ces textes et, contrairement à Descartes, ne fait ni de la perfection qu’a Dieu d’être créateur et cause de soi ni du lien ou, pour reprendre l’expression des Regulæ, de la “ liaison nécessaire ” entre être cause de soi et créer à partir de rien, l’objet d’une démonstration. En outre, la notion de causa sui ne semble pas la plus pertinente pour rendre compte de la théorie cartésienne de la création : les développements sur la liberté ou l’indifférence de Dieu, sur sa simplicité et l’indistinction de ses opérations auraient été plus immédiatement utiles que ceux définissant Dieu comme cause de soi. Tout se passe comme si l’A. absorbait dans la seule notion de causa sui des problématiques qui ne la concernent que de façon périphérique, comme la liberté et la simplicité de Dieu, mais qui, paradoxalement, intéressent au premier chef quiconque entend traiter de la doctrine cartésienne de la création. Il est ainsi surprenant qu’aucun chapitre ne soit consacré à la liberté de Dieu, à sa science et à sa providence — notions que met pourtant nécessairement en jeu l’idée de création. Ainsi, la différence essentielle entre Descartes et Spinoza ne porte-t-elle pas tant sur l’interprétation de l’aséité positive que sur la simplicité de la substance divine : les relations entre l’Ethique et la métaphysique cartésienne s’avèrent plus nuancées que l’A. ne le laisse entendre. Fidèle interprète de Descartes, Spinoza refuse de penser la liberté divine comme choix et avoue ainsi préférer l’erreur des cartésiens à celle des thomistes, « qui posent que Dieu agit en tout en tenant compte du bien » (Prop. XXXIII, scolie II).

La seconde thèse défendue par l’A. est celle d’une autonomie de l’ego créé. Sur cette question également, le lien entre un Dieu cause de soi et l’autonomie de l’entendement fini n’est pas suffisamment clair, en raison de l’absence de références à des textes précis. Il aurait cependant été intéressant d’éprouver la pertinence de cette thèse en montrant en quoi la puissance du Dieu créateur des vérités éternelles est fondement de notre savoir, en tant qu’elle institue, par un même acte libre, les lois en la nature et les vérités en notre esprit. Il aurait également été judicieux, sur le fondement de cette interprétation, d’opposer le Créateur de 1630 au Dieu de la Première Méditation, dont la puissance consiste à ôter toute correspondance entre nos idées et les choses, en nous donnant l’intuition de ce qui n’est pas. La puissance du Créateur de 1630 n’invalide pas les vérités que nous comprenons mais rapporte cette compréhension à sa cause, à savoir l’infinité de la puissance de Dieu, qui réalise ce qu’un roi ne peut faire : inscrire dans le cœur de l’homme les vérités qu’il a librement édictées. Il est donc possible de poser une analogie entre la puissance intellective de l’homme et la puissance créatrice de Dieu — connaître n’étant pour l’homme qu’exercer la puissance que Dieu lui a donné de comprendre les vérités que sa puissance infinie a créées. Davantage que son aséité, c’est la liberté du Dieu créateur qui est ici en question et c’est cette analogie entre la puissance intellective de l’homme et la puissance créatrice de Dieu que retrouvent les Méditations et les Principes, au travers de la notion d’un Dieu vérace. N’accordant d’attention qu’au seul concept de causa sui, l’A. n’entrevoit pas ce lien entre la thèse de la création libre et celle d’un Dieu vérace ; l’étude du lexique de la « capacité » aurait pourtant permis d’étayer cette thèse d’une analogie entre la puissance de Dieu et la puissance cognitive de l’homme, Descartes montrant que notre capacité à percevoir le vrai est à l’image de la capacité efficiente qu’a Dieu de le créer (Meditatio VI). Si, comme l’A., nous pensons qu’il est judicieux de souligner l’originalité de la métaphysique cartésienne, nous ne pensons toutefois pas qu’elle réside dans la seule notion d’un Dieu cause de soi mais bien plutôt dans les liaisons nécessaires établies entre les attributs divins (notamment entre infinité, substantialité et simplicité), dans la connaissance réelle que l’entendement humain a de ces liaisons et dans la doctrine de la liberté divine. Pour défendre cette originalité de Descartes, la méthode la moins mauvaise nous semble encore être celle mise en œuvre par les historiens de la philosophie.

Laurence Devillairs