Il est très enrichissant de procéder à une lecture comparative des ouvrages de M. A. Granada et de T. Gregory (voir 2.2.3.), car tous deux nourrissent la même ambition : comprendre la fin de la Renaissance et l’entrée dans l’âge classique comme un processus complexe, enraciné dans l’histoire des idées et des sciences. Si la modernité s’inaugure par un événement, une rupture ou une décision dont la figure de D. constituerait le parangon, encore faut-il comprendre ce qui rend cet événement possible. C’est ce que fait cet ouvrage, et c’est la raison pour laquelle il concerne les études cartésiennes même s’il ne consacre spécifiquement à D. que quelques petites pages (p. 32-50 et 361-378).

Pour s’orienter dans la masse d’informations historiques que propose l’ouvrage, le lecteur cartésien pourra se saisir comme d’un fil conducteur du thème de la toute-puissance divine, moins étudié ici dans son contexte proprement théologique que dans le cadre plus délimité du débat cosmologique. Celui-ci s’est entièrement focalisé, à partir des années 1570, sur l’apparition d’une étoile nouvelle (novembre 1572), le présent recueil constituant à ce jour le dossier le plus complet sur l’onde de choc que provoqua cette apparition dans le monde scientifique européen. Le simple fait qu’une étoile nouvelle apparaisse dans le ciel des fixes suffisait à rendre caduque la thèse aristotélicienne de l’inaltérabilité des cieux. Restait pourtant à comprendre les vraies causes du phénomène : soit il relève de la puissance extraordinaire de Dieu, auquel cas en le causant Dieu est libre mais il n’est pas immuable, soit l’on refuse, comme le fait explicitement Bruno, la distinction entre potentia absoluta et potentia ordinata, et l’on sauvegarde la légalité du phénomène au détriment de la transcendance divine par rapport au plan de la nature.

Tel serait, à le résumer fort brièvement, le dilemme dont D. hérite, et le débat qu’il tranche. C’est donc fort logiquement que les pages consacrées à D. insistent sur les lettres à Mersenne de 1630 et à Mesland de 1644. L’A. estime que D. assume la distinction scolastique entre potentia absoluta /ordinata, même s’il en évite la terminologie, et fait des vérités mathématiques l’objet de la potentia ordinata au lieu de les confondre avec le Verbe. Ainsi D. maintient-il à la fois la nécessité des lois de la nature et la liberté de leur auteur. Mais ne doit-on pas objecter que si D. évite la terminologie scolastique, c’est que la puissance divine, étant surtout incompréhensible, répugne en tant que telle à toute espèce de distinguo rationnel ? Encore que la question reste ouverte, l’ouvrage n’en appartient pas moins au tout petit nombre de ceux qui ouvrent de grandes perspectives sur l’histoire de l’esprit.

Edouard Mehl