Encore que ce livre, constitué d’études et d’articles dispersés au fil des temps et des lieux, ne comporte aucune pièce nouvelle, il n’en demeure pas moins tout à fait nouveau : comme après-coup apparaît ici, en ses principales articulations, une théorie de la rationalité moderne originale et soigneusement documentée par T. Gregory, depuis ses recherches sur les atomistes : Basson et Van Goorle (1964-1966), jusqu’à celles, plus récentes, sur Charron, Gassendi et le libertinisme. Pour le dire d’une phrase, l’A. critique l’interprétation « ouvertement apologétique qui réduit entre autres au mécanisme cartésien l’origine bien plus complexe du rationalisme moderne ».

Cet ouvrage prend sa place aux côtés des études classiques de R. Lenoble ou de R. Pintard, et remet en cause certaines représentations aujourd’hui trop bien reçues des historiens des idées. Trois points retiennent particulièrement l’attention : le premier concerne le rôle exact de l’aristotélisme renaissant dans la genèse de la raison classique. L’A. montre que l’époque classique a explicitement fait le lien entre la doctrine d’un Machiavel et un aristotélisme padouan (Cremonini, Pomponazzi) militant pour l’explication naturelle des miracles, contre la Providence et la création, voire professant l’origine politique des religions. Ceci permet de détruire le « mythe historiographique » selon lequel le naturalisme de la Renaissance n’aurait enfanté qu’un « concept de nature et de causalité archaïque et magique », et la funeste confusion de la nature et de son créateur.

Le second point concerne l’interprétation et la lecture de Charron. On sait que le « livre scandaleux » de Pierre Charron a donné lieu à une vive polémique dans les années 1615-1630. La connaissance de ce débat est indispensable pour comprendre la genèse de la philosophie morale de D. (qui s’était d’ailleurs fait offrir un exemplaire de la Sagesse alors qu’il allait se consacrer à l’élaboration de ses maxime morales). L’A. se démarque des interprétations fidéistes de Charron, et y voit plutôt l’affirmation de la souveraineté et de l’autonomie de la raison humaine, essentiellement sceptique et libérée de ses divagations spéculatives.

Le troisième point concerne l’histoire de l’atomisme dans son rapport avec la genèse de la physique mécaniste. Parfait connaisseur de cette tradition et des prédécesseurs de Gassendi comme Basson, Van Goorle et Sennert, l’A. détruit un troisième mythe historiographique reposant sur la confusion entre l’histoire de l’atomisme et celle du mécanisme. Comme il le montre au contraire, l’atomisme de la plupart de ces minores rime mieux avec l’animisme, le vitalisme, le finalisme, qu’avec les principes de la philosophie de D. ou de Hobbes. Remarquons qu’à cet égard Beeckman, qui n’est guère évoqué ici, ferait plutôt figure de dissident !

Ne concerne directement le cartésianisme que le célèbre article « Dieu trompeur et malin génie ». En se référant à des thèses développées par G. Biel et G. de Rimini (mentionnées par Mersenne, AT VII, 125, elles sont aujourd’hui rendues accessibles en français dans La Puissance et son ombre de Pierre Lombard à Luther, Paris, Aubier, 1994), l’A. donne un contenu précis à la vetus opinio mentionnée dans la Meditatio Ia : Deum esse qui potest omnia. Ceci permet de repenser à nouveaux frais le rapport entre Dieu trompeur et malin génie, et montre s’il le fallait encore qu’une connaissance précise des traditions médiévales est indispensable à la bonne intelligence de l’ordo rationum.

Edouard Mehl