Ce fort volume traite de l’ensemble de la science naturelle cartésienne en trente contributions, l’une d’elles (n° 22) se découpant en six moments. L’ensemble s’articule en cinq parties, traitant respectivement de la mécanique et de la cosmologie (I), de la méthode, de l’optique et du rôle de l’expérimentation (II), de la physiologie (III), de l’imagination et de la représentation (IV) et enfin de l’âme et du corps, de la pensée et de la sensation (V). L’ouvrage se termine par une bibliographie, très largement dominée par la littérature de langue anglaise et plutôt partielle (absence, p. ex., de M. Kobayashi, et même de J. Laporte) et un bref index. Si la répartition des contributions des parties I à III est aisément compréhensible, celle des deux dernières parties paraît moins immédiate : la quatrième décrit plutôt les aspects épistémologiques (le rôle de l’imagination dans la connaissance), tandis que la cinquième thématise plus précisément le « dualisme ».

L’introduction définit les choix généraux adoptés ici : il s’agit de mettre l’accent sur le contexte scientifique de D., de manière à comprendre sa fonction de pionnier en philosophie mécanique et son insertion dans les différentes traditions liées à la philosophie naturelle, dans le double sens de science (ou des sciences, sans unité présumée) d’une part, et d’autre part de tentative « d’expliquer de manière systématique la nature de la matière » (p. 2). On reprendra ici, de manière nécessairement très sommaire, les objets des différentes contributions.

(I) Dennis Des Chene analyse dans la première contribution les notions d’acte et d’accident réel chez les Conimbres (« Descartes and the natural philosophy of the Coimbra commentaries », 3.1.63) ; puis K. van Berkel reprend de sa thèse (cf. BC XIV, 2.2.2.) quelques indications sur la dette de D. à l’égard de Beeckman, en précisant la chronologie des rencontres et des conflits (« Descartes’ debt to Beeckman : inspiration, cooperation, conflict » 3.1.208). On reste néanmoins perplexe de voir qu’un principe d’inertie est encore attribué sans discussion à Beeckman (p. 50), tandis que rien n’évoque les avancées de cet auteur, pourtant notoires, dans l’investigation des règles du choc. S. Gaukroger (« The foundation role of hydrostatics in Descartes’ natural philosophy », 3.1.83) montre, de manière très précise, le rôle de fondation de l’hydrostatique et de la statique dans la cosmologie, la cinématique et l’optique cartésienne, en l’opposant à Galilée et Newton (pour qui le milieu oppose toujours une résistance au mouvement, tandis que, chez D., le tourbillon emporte les corps avec lui). Est pointée la difficulté bien connue de la quatrième règle du choc. Sans doute, l’hypothèse même de la fluidité des cieux et sa centralité (Principes de la philosophie, et non Principia, IV, art . 206, reprise de III, art. 46) aurait pu trouver ici matière à discussion. L’art. de Peter McLaughlin (« Force, determination and impact » 3.1.135) relatif à la conservation du mouvement, sa détermination et les règles du choc avait déjà été partiellement publié sous deux formes différentes. Il offre une analyse circonstanciée de la notion de détermination (p. 87 sq.). Le bref (et remarquable) article de Daniel Garber (« A different Descartes : Descartes and the programme for a mathematical physics in his correspondence », 3.1.78) est la reprise, avec quelques modifications de détail, de la contribution « A different Descartes » publiée dans le recueil La Bibliografia Intelletuale di René Descartes attraverso la Correspondance (Naples, 1999), qui traite en particulier de la question de la chute des corps. Cette partie s’achève avec trois contributions traitant de la postérité cartésienne : Desmond Clarke (« Causal powers and occasionalism from Descartes to Malebranche », 3.1.55) décrit la question de la causalité après D. dans l’occasionalisme (La Forge, Malebranche, Cordemoy), Theo Verbeek (« The invention of nature : Descartes and Regius », 3.1.215) traite du rapport à Regius et Peter Harrison (« The influence of cartesian cosmology in England », 3.1.94) de l’influence de la cosmologie cartésienne en Angleterre, en analysant notamment la Theory of Earth de Th. Burnet dans son rapport au livre IV des Principia philosophiæ.

(II) Les aspects méthodologiques sont examinés ici dans une préhistoire de la logique cartésienne par l’article de Timothy J. Reiss (« Neo-Aristotle and method, between Zabarella and Descartes », 3.1.162), à propos principalement de Zabarella ; Dennis L. Sepper (« Figuring things out : figurate problem-solving in the early Descartes », 3.1.183) met l’accent sur le statut des représentations figurées chez le jeune D., dans l’ensemble du corpus allant du Compendium musicæ aux Regulæ, en l’associant à la théorie de l’imagination. Le modèle épistémologique de l’arc-en-ciel est analysé par J.-R. Armogathe (« The rainbow : a privileged epistemological model », 3.1.26). La contribution de John A. Schuster (« Descartes opticien : the construction of the law of refraction and the manufacture of its physical rationales, 1618-1629 », 3.1.180) présente une étude très détaillée de la loi de la réfraction et reconstruit le parcours cartésien y conduisant. Alberto G. Ranea analyse dans la Recherche de la vérité une tentative de déconstruction du savoir expérimental (« A ‘science for honnêtes hommes’ : La recherche de la vérité and the deconstruction of experimental knowledge », 3.1.161). Trevor McLaughlin conclut la section en examinant l’attitude expérimentale de Jacques Rohault (« Descartes, experiments, and a first generation cartesian, Jacques Rohault », 3.1.134).

(III) L’une des originalités du volume est de prêter une grande attention aux questions de physiologie. A. Bitbol-Hespéries en présente une synthèse reprenant notamment une conférence, encore inédite, de la journée consacrée à M. Grene en 1996 (« Cartesian physiology », 3.1.40). Stephen Gaukroger examine la difficulté à concilier mécanisme et téléologie, tant dans le cas des animaux que des hommes (« The resources of a mechanist physiology and the problem of the goal-directed processes », 3.1.84). Katherine Morris désigne les deux buts de la théorie des « bêtes-machines » (l’expression n’est ni plus ni moins justifiée que celle d’animal-machine), celui d’une réfutation de la doctrine aristotélicienne d’une âme principe de vie et de croissance et celui d’une réfutation de la pensée animale attribuée à Montaigne, et y oppose les arguments cartésiens (« Bêtes-machines », 3.1.141). L’article de Peter Anstay examine les différentes réponses à la théorie cartésienne du mouvement du cœur proposées en Angleterre : Harvey, Digby, Henry Power (le premier natural philosopher anglais fortement influencé par D.), Boyle et le physiologiste R. Lower (« Descartes’cardiology and its reception in english », 3.1.22).

(IV) Un long article de Betsy Newell Decyck (« Cartesian imagination and perspectival art », 3.1.62), abondamment illustré, décrit les rapports entre la perspective et l’imagination cartésienne, en évoquant Dürer, les anamorphoses et la question du codage de la représentation. sans ajouter beaucoup aux ouvrages classiques de J. Baltrušaitis. Une autre approche du thème de l’imagination est proposée par Peter Schouls (« From sparks of truth to the glow of possibility », 3.1.178). La théorie de la perception visuelle fait l’objet d’un article de C. Wolf-Devine (« The role of inner objects in perception », 3.1.226), reprenant les résultats d’une étude antérieure (BC XXIV, 3.1.108). Cette partie s’achève par une table ronde sur la connaissance perceptive, à partir des travaux de John W. Yolton, Perception and reality. A History from Descartes to Kant, (BC XXVII, 2.2.7.), suivie des réponses de cet auteur.

(V) Le thème de l’imagination est à nouveau abordé, à partir de la question de la mémoire corporelle et de la mémoire intellectuelle par Véronique Fóti (« Descartes’ intellectual and corporeal memories », 3.1.76) ; les sens, entendus comme témoins, font l’objet de l’étude de Gordon Baker (« The senses as witnesses », 3.1.31). Gary Hatfield examine le naturalisme, entendu au sens de la philosophie de l’esprit (« Descartes’ naturalism about the mental », 3.1.95). Un problème analogue est examiné par Catherine Wilson à propos de l’affaire Regius et de la question de la corporéité de l’esprit (« Descartes and the corporeal mind : some implications of the Regius affair », 3.1.224). La critique de Perrault de la théorie cartésienne de l’âme fait l’objet de la contribution de John P. Wright (« Perrault’s criticisms of cartesian theory of the soul », 3.1.227) ; John Sutton décrit les rapports entre le cerveau et le corps (« The body and the brain », 3.1.198) ; une seconde contribution de Dennis Des Chene analyse les notions de vie et de santé (« Life and health in cartesian natural philosophy », 3.1.64) ; enfin, sous la notion de texture de la pensée (« The texture of thought : why Descartes’ Meditationes is meditational, and why it matters », 3.1.184), Dennis L. Sepper analyse le statut textuel des Méditations.

Comme on le voit à partir de cet inventaire, l’ampleur des problèmes ici traités est telle que l’ouvrage ne peut manquer de constituer une référence obligée. Il est évidemment impossible de déterminer une ligne générale, sinon, peut-être, l’accent mis sur la théorie de l’imagination. Toutefois, on peut se demander si, en dépit de cette abondance de textes, le programme même, Descartes’ natural philosophy, est réellement traité, et même s’il est raisonnablement traitable selon la méthode adoptée. Est-il traité ? À Morin, D. suggérait de comparer son approche de certaines question, comme « la vision, le sel, les vents, les nues, la neige, le tonnerre, l'arc-en-ciel, et choses semblables » (AT II, 200) avec ce que les prédécesseurs en avaient dit pour comprendre la valeur de cette nouvelle philosophie. Rien ici, ou presque, à propos du sel, des vents, de la neige ou du tonnerre : le seul météore survivant est le paradigme de l’arc-en-ciel. Peu, ou presque, à propos des mathématiques, de la mécanique même (l’Explication des engins… est passée sous silence). Était-il traitable ainsi ? La méthode suivie favorise les impasses, mais oblige aussi à des redites ; n’ayant la force ni de l’ordre des raisons, ni celle d’un ordre des matières, ni même celle d’une suite chronologique, le livre ne pouvait apparaître que comme un ensemble disparate de contributions, parfois très éclairantes.

Frédéric de Buzon