L’ouvrage présente les travaux de jeunes chercheurs italiens du Centre d’études sur D. et le XVIIe siècle de l’Université de Lecce, présentés lors d’un séminaire qui s’y est tenu en septembre 1999. Associant histoire des idées et histoire de la philosophie, et se fondant sur une maîtrise précise et documentée du corpus cartésien, ces articles apportent des éléments nouveaux concernant la métaphysique cartésienne, sa réception et sa diffusion en Italie, aux Pays-Bas et en Angleterre.
L’article d’I. Agostini (« Sull’omnipresenza di Dio nel cartesianismo », 3.1.17) étudie le débat entre Henry More et D. sur la possibilité d’une étendue spirituelle et sur l’omniprésence de Dieu, impliquée dans la notion cartésienne de création continuée. En substituant à l’identification cartésienne de l’étendue avec la matière la définition de l’étendue par l’impénétrabilité, More propose non pas une critique mais un approfondissement de la physique cartésienne. L’originalité de l’A. est de montrer que la conception thomiste de l’omniprésence divine, telle que l’ont soutenue certains cartésiens (Wittich et Burman notamment) n’est pas tant contraire aux notions de la physique qu’aux principes de la métaphysique de D. : en effet, la thèse de l’indistinction des attributs divins interdit de penser, à la suite de Thomas d’Aquin, la puissance ad extra de Dieu selon une distinction entre cause et acte.
C. Buccolini (« Mersenne lettore delle Rationes more geometrivo dispositae di Descartes. La ricerca di una prova ‘matematica’ di Dio fra il 1641 e il 1645 », 3.1.45) examine la question de la possibilité d’une présentation more geometrico de la preuve de la Méditation V et éclaire, par une étude des textes de Mersenne, le problème « classique » des rapports entre synthèse et analyse. L’intérêt supplémentaire de ce travail est de souligner le désaccord entre D. et le Minime : alors que D. l’incite à rédiger un « Cours entier de théologie » suivant les principes de sa philosophie, Mersenne entreprend une lecture théologique des Méditations, au moyen d’une méthode « euclidienne », susceptible de garantir la validité des démonstrations métaphysiques et de prouver les dogmes de la foi contre les hérésies janséniste et socinienne — entreprise qui ne peut en aucun cas se réclamer d’une caution cartésienne.
G. Gasparri (« Il dibattito sulla teoria cartesiana delle verità eterne. I Paesi Bassi (1650-1670) », 3.1.81) reprend, après les travaux de P. Dibon, T. Verbeek et plus récemment d’E. Scribano, le dossier du cartésianisme néerlandais, au travers de la réception et de l’interprétation de la thèse de la création des vérités éternelles. Ce parcours chronologique et thématique montre comment la théorie innéiste, impliquée dans cette thèse, ne pouvait que susciter les critiques de la part des théologiens attachés à une épistémologie de type thomiste. L’insistance de l’A. sur la contribution de Spinoza aux débats néerlandais est particulièrement pertinente : en accordant que l’ « erreur cartésienne » est, de toutes les erreurs concernant la puissance de Dieu, la moins irrecevable, Spinoza a explicitement montré aux cartésiens les conséquences ultimes entraînées par une adhésion à la thèse de 1630.
L’article de M. Savini (« Methodus cartesiana ed esegesi biblica : l’apporto di Christoph Wittich alla polemica sulla teoria copernicana in Olanda (1650-1659) », 3.2.86) s’inscrit dans la même lignée : il propose de réexaminer la question de la compatibilité entre le contenu révélé et la philosophie cartésienne, au travers de l’herméneutique de Clauberg et de l’influence de sa methodus cartesiana sur l’œuvre de Wittich. L’A. montre avec clarté comment l’exégèse « cartésienne » des textes sacrés ne coïncide pas avec le principe, défendu par Meyer, de la raison interprète des Écritures, mais repose sur une distinction entre sens et mode d’énonciation, qui justifie une lecture non littérale et une adhésion au sens propre des textes bibliques : l’autorité de la Révélation ne s’étend pas à l’ensemble des Écritures mais seulement aux vérités que l’Esprit-Saint a voulu révéler aux hommes. Si la Révélation s’était adressée aux anges ou aux philosophes, en possession de la vraie logique, elle se serait formulée en des termes et sous une forme tout autre.
F. Marrone (« Descartes e il disegno della fondazione. Le Meditationes e la Lettre-préface dei Principes de la philosophie », 3.1.130) propose une définition de l’objet de la métaphysique cartésienne, qu’il rapporte à la distinction entre metaphysica generalis et metaphysica specialis. L’auteur défend la thèse d’une traduction de la priorité d’ordre ontique de Dieu en une primauté d’ordre noétique : Dieu ne commande pas la constitution d’une théologie rationnelle autonome mais constitue le principe premier d’une science certaine. Le discours cartésien sur Dieu ne déborde pas ce qui est nécessaire à la fondation d’une science parfaite. L’A. conclut son étude en soulignant les déplacements que la philosophie cartésienne opère des concepts aristotéliciens et propose de voir dans la prima philosophia cartésienne « l’ultime paraphrase » de la tentative aristotélicienne de penser le fondement. On peut simplement regretter que l’A. n’éprouve pas son hypothèse sur des notions authentiquement cartésiennes mais débordant la seule question de la fondation d’une science certaine, à savoir celles de l’amour de Dieu et de la soumission de la volonté humaine au décret de sa Providence.
Dans le prolongement des travaux de G. Belgioioso, F. Sulpizio (« Per una diversa genesi del moderno. Storia, favole e medicina in Giacinto Gimma », 3.2.91) propose une étude de la réception du cartésianisme en Italie au travers de la figure emblématique de Giacinto Gimma (1668-1735). L’intérêt de ce travail est de montrer comment une réforme du savoir et une volonté de modernisation de la médecine, notamment, ont pu se formuler en Italie, de façon originale, c’est-à-dire en défendant la possibilité d’une voie nationale qui ne soit pas le simple commentaire de la philosophie cartésienne.
Ces études donnent la preuve qu’une érudition pertinente associée à un sens audacieux de l’interprétation permettent un renouvellement de la lecture des textes cartésiens et une meilleure compréhension du sens et de l’histoire du cartésianisme.
Laurence Devillairs