L’ouvrage étudie les conceptions suarézienne et cartésienne de la connaissance philosophique de Dieu. Il s’agit de déterminer précisément en quoi réside, sur ce point, la nouveauté du discours cartésien par rapport à ceux qui l’ont précédé. Descartes donne un nouveau fondement à la théologie naturelle en l’appuyant sur l’idée de l’infini, et non sur la recherche d’une première cause à partir de la considération des créatures, qu’en résulte-t-il, notamment, pour la qualité de la connaissance philosophique de Dieu ? Dans cette perspective, l’étude fait intervenir un second éclairage : il s’agit de faire ressortir les innovations qui caractérisent les deux doctrines étudiées à partir des critiques que les théologiens réformés néerlandais du 17e s. en ont données (Revius, Voet, Voetius, Heereboord, Smising, Leydekker, Jacchaeus, Burgersdijk, Heidanus...). L’enquête est motivée par l’ambition générale de défendre, contre Heidegger, la place de la théologie naturelle au sein de la philosophie, ce qui induit l’intérêt particulier de l’A. pour deux thèmes : le rôle que joue la notion d’étant, d’une part, et l’argumentation causale, d’autre part, dans l’élaboration de la théologie naturelle chez Suarez et chez Descartes.
L’étude s’organise en deux parties, la première consacrée à Suarez (chap. I-V, p. 11-167), la seconde à Descartes (chap. VI-IX, p. 169-280). Concernant Suarez, l’A. s’attache d’abord à dégager le point de vue à partir duquel se constitue la connaissance philosophique de l’existence et des attributs de Dieu dans les Disputationes metaphysicae, et à expliciter la relation entre théologie et métaphysique (chap. I, p. 13-31). L’enquête s’oriente ensuite sur la manière dont la théorie de l’objet premier de l’intellect humain s’avère déterminante pour la question de l’attribut premier de Dieu, puisque c’est elle qui fait passer l’aséité au premier plan, devant l’infinité (chap. II, p. 32-58). L’A. analyse ensuite l’argumentation fondée sur la causalité dans la question de la connaissance de l’existence de Dieu (chap. III, p. 59-84). Dans l’horizon des controverses suscitées par le cartésianisme au XVIIe s., l’A. examine ensuite tout particulièrement les questions de l’omniprésence divine, de l’identité de la connaissance et de l’essence en Dieu, ainsi que celle de la possibilité d’une tromperie divine, chez Suarez (chap ; IV, p. 85-132). L’étude de la conception suarézienne s’achève sur la question de la portée de la connaissance philosophique de Dieu chez Suarez, et sur la manière dont analogie et univocité se combinent pour la délimiter (chap. V, p. 133-167).
Concernant Descartes, l’étude commence par s’attacher à la spécificité du point de vue (cogito et idée de Dieu) à partir duquel la métaphysique cartésienne développe une connaissance de Dieu, (chap. VI, p. 171-202) ; pour aborder ensuite la question des caractéristiques de l’idée de Dieu et de la qualité de la connaissance philosophique de Dieu, à propos de laquelle l’A. avance la thèse intéressante qu’ elle acquiert des déterminations revenant jusque là à la vision béatifique dans la théologie catholique (chap. VII, p. 203-230). C’est ensuite à la détermination des attributs principaux du Dieu cartésien (infinité, pensée, puissance) que s’attache l’A. (chap. VIII, p. 231-258). L’étude de la conception cartésienne s’achève sur l’analyse du rôle du raisonnement causal dans les preuves cartésiennes de l’existence de Dieu (chap. IX, p. 259-280).
La conclusion générale de l’ouvrage consiste en une double affirmation : si Descartes réduit le point de départ de la connaissance philosophique de Dieu au sujet, il en augmente la qualité, de telle sorte que la différence infinie entre l’homme et Dieu semble, au moins « tendantiellement » (cf. p. 230 : tendentiell) annulée, tout au moins aux yeux des théologiens réformés, qui pouvaient l’interpréter comme une reprise philosophique de la perspective de la vision béatifique.
Il s’agit d’une étude riche, précise, largement documentée et toujours intéressante, qui éclaire bien des aspects de la relation de Descartes à ses prédécesseurs, dont on regrette seulement qu’elle n’ait pas davantage insisté sur ce qui, pour Descartes, sépare la connaissance philosophique de Dieu de la vision intuitive de l’essence divine, et l’entendement fini de l’infinité divine.
Laurence Renault