Outre les articles signalés ci-dessous, ce numéro de Corpus comprend deux contributions d’Emmanuel Faye qui ont déjà été recensées dans le précédent BC, à l’occasion de la publication de l’Examen du Traité de l’essence du corps contre Descartes (XXX, 1.2.1) : « Arnauld défenseur de Descartes dans l’Examen du Traité de l’essence du corps » et « Note sur la nouvelle édition de l’examen d’Arnauld » (XXX, 3.2.27). E. Faye présente et publie également dans ce numéro un inédit d’une vingtaine de pages de Nicolas Poisson, Sur la Philosophie de Descartes, qui prolonge et complète d’intéressante manière le Commentaire… sur la méthode de René Descartes du même auteur en précisant notamment sa position face aux censures qui frappèrent le cartésianisme.
Thierry Gontier (« Sous un Dieu juste, les animaux peuvent-ils souffrir ? Un argument ‘augustinien’ pour les animaux machines », 3.2.39) étudie la manière dont N. Poisson et A. Martin (c’est-à-dire Ambrosius Victor, l’auteur de la Philosophia christiana) utilisent la thèse des animaux machines dans un contexte apologétique : il est d’après eux conforme à la bonté de Dieu que les bêtes n’aient pas d’âme, de manière à ce qu’elle ne connaissent pas la souffrance qui les punirait de façon injuste pour une faute qu’elles n’ont pas commise. L’A. explique pourquoi, malgré les apparences, cet argument n’est fidèle selon lui ni à la pensée de D. ni à celle d’Augustin.
Roger Ariew (« Augustinisme cartésianisé : le cartésianisme des Pères de l’Oratoire à Angers », 3.2.8) insiste sur la diversité des positions philosophiques à l’Oratoire dans la seconde moitié du XVIIe siècle : certains « augustiniens » ne sont pas du tout cartésiens et d’importants cartésiens (dont Bernard Lamy) évoluent vers un empirisme qui paraît incompatible avec la doctrine de l’évêque d’Hippone. Sans répudier pour autant la catégorie d’ « augustinisme cartésianisé » mise au point par Henri Gouhier, il convient donc selon l’A. d’en affiner l’usage en distinguant des degrés dans l’adhésion au cartésianisme.
Philippe Desoche (« Dic quia tu tibi lumen non es : Augustin et la philosophie malebranchiste de la conscience », 3.2.31) montre comment Malebranche, même s’il revendique la double influence de D. et d’Augustin en philosophie de la connaissance, rompt en fait avec l’un et l’autre quand il développe sa thèse de l’obscurité de la connaissance de soi par « conscience » ou « sentiment intérieur ».
L’article de Geneviève Brykman « L’immatérialité de l’être chez Malebranche et Berkeley » (3.2.17) étudie non seulement la position de ces deux auteurs mais aussi la fécondité et la difficulté des débats post-cartésiens sur la question de l’existence des corps.
Dinah Ribard (« Cartésianisme et biographie : la critique de la Vie de M. Descartes d’Adrien Baillet par le P. Boschet (1692) », 1.4.4) esquisse une histoire de la tumultueuse réception de cette célèbre biographie de D. L’article examine en particulier les nombreuses critiques que le jésuite Boschet formula à la parution de l’ouvrage. Ces critiques font apparaître de façon très lucide les partis-pris rhétoriques et narratifs de Baillet qui se comporte plus en hagiographe qu’en biographe et semble désireux de présenter D. comme un « second Augustin », ainsi qu’en témoigne par exemple le parallèle esquissé entre Francine et Adéodat.
Ce numéro de revue est donc un élément important dans l’actuelle effervescence des études sur les rapports entre la pensée de Descartes et celle d’Augustin (parmi les publications les plus récentes, voir en particulier le Descartes and Augustine de S. Menn, et les deux ouvrages de Z. Janowski recensés dans le présent BC, 1.4.3 et 2.1.8). L’article liminaire d’E. Faye (« Cartésiens et « augustiniens » au XVIIe siècle : présentation de la question », 3.2.34) offre un bon bilan des enjeux de ce numéro de Corpus, de ses résultats et des perspectives de recherche qu’il contribue à mettre en place : conceptuellement parlant, il n’est pas si aisé de déterminer « ce qui peut faire la pertinence, mais aussi les limites, d’un rapprochement entre D. et Augustin » (E. Faye estime quant à lui que les rapprochements envisageables sont bien moins nombreux que les différences entre les deux auteurs, par exemple en ce qui concerne les thèmes de l’illumination, de la corruption de la nature humaine et du statut des idées). Du point de vue de l’histoire des idées, les récents développements des études cartésiennes et leur élargissement aux minores rendraient discutables les catégories d’ « augustinisme cartésianisé » et de « cartésianisme augustinisé » telles qu’elles avaient été mises en œuvre par H. Gouhier. Sur le fond, E. Faye admet la possibilité d’une interprétation apologétique de la philosophie cartésienne, comme celle que défendait selon lui Arnauld. Mais il récuse nettement la lecture des commentateurs contemporains qui, comme l’auteur de cette recension, estiment que la métaphysique de l’auteur des Méditations fournit les éléments pour constituer une « théologie cartésienne ». Il est donc clair que ce numéro ouvre et appelle un débat.
Denis Moreau