Cette sobre et sérieuse étude se recommande d’abord par son ambition : faire sinon la première, du moins une première revue systématique de deux auteurs souvent rapprochés (à l’invitation expresse du second), mais jamais vraiment comparés (chap. I). La maîtrise des deux corpus est assez satisfaisante, avec le louable souci d’élargir le spectre en tenant compte aussi des Regulæ et des Passions de l’âme, des Recherches logiques comme de La crise des sciences européennes. On regrettera d’autant plus l’habituelle sous-estimation de la littérature non-anglophone, cette tare rémanente de la production en anglais ; car c’est une chose d’établir une bibliographie, une autre de s’en servir. Mais on trouvera ici de bonnes analyses et des vues qui pourront être reprises. – Ainsi la mise en rapport du psychologisme régnant à l’époque de Husserl avec le renouveau sceptique, qui submerge l’époque de D. se révèle fort éclairante (chap. II) ; le rapprochement de l’écart entre ordre des raisons et ordre des matières (pourquoi dire « des essences » ? – d’autant que les « essences » husserliennes renverraient plutôt aux « raisons » cartésiennes). Et aussi un original parallèle entre la doctrine des natures simples et la théorie du tout et des parties (Recherches logiques III), avec une excellente critique de l’habituelle polémique contre le « dualisme cartésien » (p. 110 sq., chap. IV). La comparaison convenue entre le doute et la réduction (chap. V-VI) semble moins convaincante ; de même la comparaison entre Dieu et les autres ego, comme remèdes au solipsisme. Le chap. VII, qui étudie les usages de l’« intuition » chez les deux philosophes, souffre de l’indétermination dans laquelle est laissé l’intuitus, trop aisément tenu pour une « connaissance intuitive », qu’il n’est pas. Peut-on enfin parler de « conversion radicale » chez les deux auteurs ? On dit ici trop ou trop peu (les travaux, entre autres, d’E. Housset d’un côté et de L. Renault de l’autre, eussent aidé à aller plus loin). – Rectifions au moins une erreur d’importance : la formule « (...) nulla [alia] ‘re’ indiget ad existendum (...) » , que réutilisent les Ideen I, § 49 (et il faudrait montrer avec quelles modifications), se trouve attribuée incorrectement à la Meditatio III (p. 92), alors qu’elle provient des Principia Philosophiae, § 51 et de la théorie de la substance – ce qui n’importe pas peu.
Jean-Luc Marion