Les textes philosophiques d’Arnauld recueillis dans ce volume n'avaient jusqu’alors été édités que dans la monumentale édition des Œuvres d’Arnauld, dite « édition de Lausanne », publiée entre 1775 et 1783 (réimpression anastatique, Bruxelles, Culture et civilisation, 1964-1967). Denis Moreau fournit ici de ces textes une édition nouvelle établie en tenant compte de copies inédites conservées à Paris et à Utrecht et de différentes versions imprimées qu’il a retrouvées et qui permettent, sur bien des points, de corriger et compléter l’édition parfois très défectueuse de Lausanne, dans l’attente de l’édition critique définitive des œuvres d’Arnauld, qu’il faut appeler de ses vœux. L’œuvre philosophique d’Arnauld connue jusqu’à présent principalement au travers des Quatrièmes objections aux Méditations, de la Logique et de la Grammaire, de la polémique avec Malebranche et de la correspondance avec Leibniz, reçoit au travers de ces textes un éclairage différent qui contribue à former de la figure intellectuelle d’Arnauld une image à la fois plus précise et plus juste et, sur bien des points, inattendue.

La première partie du recueil présente, accompagnée du texte latin, la traduction des Conclusiones philosophicae (p. 10-25), thèse de philosophie rédigée par Arnauld en 1641 qu’il fit soutenir par son élève Wallon de Beaupuis, dans laquelle outre des thèses de mathématiques, de morale et de physique, s’amorce la réflexion sur l’univocité de l’ens (soutenue en 1641 mais abandonnée au cours de la soutenance pour la thèse contraire, qu’entérine le Quod est nomen Dei ? de 1647, également traduit et présenté, p. 26-29), dont la continuité à travers l’œuvre philosophique d’Arnauld permet d’y reconnaître un fil conducteur de sa pensée, également au cœur de la polémique avec Malebranche dont il permet de restituer l’unité et la cohérence (cf. l’ouvrage de D. Moreau, Deux cartésiens. La polémique entre Antoine Arnauld et Nicolas Malebranche, IIIe partie ; voir BC XXX, 2.2.2). Le noyau du recueil est constitué, dans une deuxième partie, par deux textes peu connus des années 1690 qui éclairent rétrospectivement certains aspects essentiels des textes échangés lors de la polémique avec Malebranche : la Dissertatio bipartita (p. 49-96) sur la vision des vérités en Dieu et l’amour de la vertu, rédigée en forme de réponse à une thèse du théologien de Louvain Gommaire Huygens intitulée De veritate aeterna, sapientia et justitia aeterna ; et les Règles du bon sens… (p. 97-223), écrites en réponse au bénédictin François Lamy qui, à la demande de Nicole, avait défendu Huygens après l’attaque d’Arnauld. L’examen de la thèse de la vision en Dieu des idées et des vérités s’ouvre à une discussion qui s’étend en particulier, au-delà de l’œuvre de Malebranche, aux textes augustiniens (la quarante-sixième des Quatre-vingt-trois questions et le chapitre XII du livre II du De libero arbitrio), et à la question des vérités vues en Dieu dans l’Augustinus. Les deux textes des années 1690 apportent alors des enjeux de la discussion avec Malebranche un éclairage décisif par le recours à st Thomas, Arnauld découvrant la convergence entre la thèse qu’il défend et le traitement thomiste de la question de l’éternité de la vérité, et y apercevant les moyens conceptuels d’une critique puissante des tenants de la vision en Dieu. La Dissertatio s’ouvre ainsi sur un commentaire précis et méticuleux des articles 1, 6, 7 et 8 de la question 16 de la première partie de la Somme de théologie, convoquant à l’occasion d’autres textes, comme l’important article 1 de la question 117 sur la nature et la signification de l’enseignement de la vérité. Le désaccord entre Arnauld et Malebranche lors de la querelle des vraies et des fausses idées – qui ne met en cause ni la question de la représentation, ni celle de l’origine des idées, mais porte sur la nature du quartum quid introduit par Malebranche dans la connaissance, l’idée comme médiation représentative indépendante de son être-perçu, et interroge l’existence en nous d’un pouvoir de penser – manifeste ainsi son véritable site et son enjeu, reconduisant à l’alternative qui avait mis st Thomas, à travers la doctrine de l’intellect agent, aux prises avec l’augustinisme et la théorie de l’illumination dans la pensée franciscaine contemporaine, selon laquelle l’intellect créé ne parvient à connaître son objet qu’en étant éclairé en chacun de ses actes d’intellection par la lumière divine.

Derechef, impliquée par l’idée d’une vision en Dieu des idées et des vérités que nous connaissons, la question de l’univocité de l’être et de la connaissance, que la correspondance avec Leibniz laissait par ailleurs déjà transparaître, fournit le fil conducteur des textes d’apparence disparate composés par Arnauld dans les dix dernières années de sa vie. Arnauld revient sur ce thème dans un important passage des Règles du bon sens, parlant d’ « équivocité » (art. 6, p. 154), sans rien dire de la possible voie médiane que forme l’analogie. Il y rejoint alors le point essentiel de sa discussion avec Huygens et Lamy ; de même qu’il est impossible d’attribuer le même sens à être dans Ex 314 et dans l’énoncé du cogito (ibid.), on ne peut remonter de l’éternité et de la nécessité d’une vérité connue à l’éternité divine en affirmant que, en raison de ces caractères d’éternité et de vérité, on ne peut voir cette vérité qu’en Dieu (p. 156-157) ; c’est que l’éternité et la nécessité, comme le souligne plus loin Arnauld, sont également des termes équivoques, selon qu’on les applique à Dieu ou à la vérité que nous connaissons (art. 11, p. 188).

Le dernier texte du recueil, Humanae libertatis notio (traduction de Pasquier Quesnel, de 1699, accompagnée du texte latin, p. 236-259), présente l’aboutissement de l’intense réflexion philosophique d’Arnauld sur la question de la liberté humaine entreprise dès le début des années 1680, à l’occasion de la méditation et des recherches nouvelles suscitées par les discussions avec Malebranche et Nicole. Arnauld prend ici à nouveau appui sur un auteur qu’il n’avait jamais étudié ni médité de façon aussi approfondie dans ses écrits antérieurs sur la grâce et sur la liberté, st Thomas, dont il examine la doctrine de la liberté comme facultas ou potestas ad opposita, présentée désormais comme le complément indispensable de la critique de la liberté d’indifférence et ouvrant à une remise en question de certains des concepts centraux de l’Augustinus.

L’ensemble est accompagné, dans une quatrième partie du recueil, d’un premier essai de bibliographie complète des études arnaldiennes qui permet d’en mesurer la vigueur nouvelle depuis une dizaine d’années. Riche par la diversité des voies qu’il découvre au sein de l’œuvre philosophique d’Arnauld comme par les questions qu’il soulève, ce recueil apporte des éléments essentiels à l’intelligence, en particulier, des discussions d’Arnauld avec Malebranche mais aussi avec Leibniz et ouvre la possibilité d’une interprétation de la nature exacte du rapport d’Arnauld à D. et de la situation, dans l’histoire du cartésianisme, d’une œuvre dont la portée essentielle est de part en part théologique.

Thomas Piel/p>