Descartes, comme l’indique un bref extrait d’une lettre à Huygens de 1638 (AT II, 47), n’avait guère d’admiration pour son contemporain Tommaso Campanella. Il dit en avoir lu « il y a quinze ans » (donc vers 1623) le De sensu rerum et magia, et quelques autres traités, mais y avoir trouvé « si peu de solidité » qu’il en avait oublié tout ou presque, lorsque Huygens lui en fit parvenir l’un ou l’autre ouvrage au cours de l’année 1638. Rien ne viendra nuancer ou expliciter ce jugement sans appel.
L’historien, si sa tâche n’est pas d’imiter mais d’abord de comprendre, ne saurait s’en tenir là. Comment l’œuvre du dominicain pouvait-elle être perçue et comprise par D. ? Répondre à cette question nécessiterait une enquête passant par les différents acteurs et les différents moments de ce drame, en particulier Mersenne et Galilée. Campanella n’essayait-il pas de fournir un fondement philosophique aux nouvelles conceptions du monde et de la nature ? Campanella n’a-t-il pas tenté d’élaborer une Metaphysica, de la faire accréditer par les docteurs de la Sorbonne, n’est-ce pas lui, encore, qui rejette publiquement l’autorité d’Aristote à laquelle on aurait, estime-t-il, asservi la théologie et la physique, et n’est-ce pas lui, enfin, qui tâche de démontrer par tous les moyens, dont une érudition biblique et patristique exceptionnelle, la non-contradiction entre l’hypothèse copernicienne et l’Écriture ? C’est bien lui ; autant dire que cette philosophie s’ordonne à un projet que D. s’estime seul capable de mener à bien, et ce pourrait être là, plutôt que dans l’évidente incompatibilité entre la physique géométrique de l’un et la philosophia sensibus fundata de l’autre, la vraie raison d’un tel rejet.
La nouvelle édition et traduction de l’Apologia pro Galileo par Michel-Pierre Lerner offrira donc au lecteur cartésien l’occasion de reprendre ou d’aborder à nouveaux frais la question de leurs rapports. L’ouvrage apporte notamment des mises au point très précieuses sur l’histoire des positions romaines devant la question héliocentrique, ainsi qu’une analyse complète des rapports entre Mersenne et Campanella. S’il n’est pas encore l’heure de réhabiliter Campanella dans les études cartésiennes, on peut toutefois espérer que cet excellent ouvrage aidera à faire qu’on cesse de négliger une question essentielle pour l’histoire de la philosophie classique.
Edouard Mehl