Ce livre se compose de deux parties de statut distinct. La première, « La philosophie de Descartes » (p. 31-261) constitue – à l’exception des sections ajoutées sur les passions et la liberté, p. 238 sq. – la réédition de l’excellent Descartes paru en 1986 chez Bordas (voir BC XVII, 2.1.8). La seconde partie (p. 263-545) réunit, sous le titre : « Questions ouvertes du cartésianisme », dix études plus particulières, pour la plupart issues de publications en revues ou collectifs : « Mécanisme et finalité : corps-machine, corps humain » (p. 265-319, version développée de « Réflexions sur les rapports du mécanisme et de la finalité chez Descartes », Cahiers philosophiques, 2, janvier 1980, 3.1.109) ; « L’institution de la nature » (p. 320-349, voir BC XXIV, 3.1.61); « La signification de la technique dans le Discours de la méthode » (p. 350-371, voir BC XIX, 3.1.55) ; « La critique cartésienne de l’histoire » (p. 372-387, reprise de l’art. paru dans les Archives de philosophie, 1986, 49, 4, 3.1.110) ; « Dieu, le roi et les sujets » (p. 388-419 ; voir BC XXII, 3.1.1); « Hobbes-Descartes : le nom et la chose » (p. 420-440, voir BC XXII, 3.1.52) ; « La commune mesure : Descartes et la critique du cartésianisme (Gassendi, Spinoza) » (p. 441-453, reprise de l’art. paru dans La mesure. Instruments et philosophies, J.-C. Beaune, éd., Champ Vallon, 1994, 3.2.69) ; « La question de la vérité dans la philosophie de Descartes » (p. 454-491, reprise de l’art. paru dans La vérité, R. Quilliot, éd., 1997, 3.1.108) ; « Descartes et la politique » p. 492-509 ; « Représenter les passions », p. 510-531. L’ensemble est encadré d’une introduction et d’une conclusion inédites (cette dernière sur « Le partage de la succession cartésienne » p. 532-545).

À travers l’ensemble de ces études, l’A. a voulu « considérer la philosophie cartésienne non comme un système mais comme une activité, comme une pensée qui non seulement s’est attaquée aux problèmes essentiels de la pensée humaine, mais est parvenue à des solutions précises et cohérentes de ces problèmes » (p. 23) ; ainsi, « le cartésianisme n’est pas l’objet d’un intérêt antiquaire, mais quelque chose qui concerne chacun de nous dans ce qu’il a d’universel et de plus propre en tant qu’être pensant » (ibid.). De fait, avec une rigueur et une densité rares, l’ouvrage de synthèse publié en 1986 opérait sur une série de thèmes-clés – projet de la méthode, sens du mécanisme, statut de l’idée d’infini, éléments fondamentaux de la morale – une véritable reprise méditative, capable de restituer à l’entreprise cartésienne, en même temps que sa dimension d’expérience, ses exigences constituantes et sa puissance affirmative. La série d’études rassemblées dans la seconde partie du présent volume forme en quelque sorte la contre-épreuve de cette synthèse : elle donne occasion de voir « la diversité et la variété des objets », comme l’A. l’écrit contre Bergson, « non pas se réduire comme une peau de chagrin mais se disposer comme d’eux-mêmes le long des grandes lignes d’une pensée » (p. 266).

En l’espèce, « le fil conducteur de la pensée cartésienne, l’idée d’où tout part et où tout aboutit est celle de la liberté », idée que l’A. caractérise comme « parfaitement claire et distincte », et à laquelle s’attache en conséquence un authentique « pouvoir d’explication et de compréhension » (p. 9-10). Ainsi l’ample étude sur « Mécanisme et finalité : corps-machine, corps humain » souligne-t-elle que, l’union de l’âme et du corps étant « davantage une union pour qu’une union de deux substances » (p. 291), « on ne peut parler d’aucun diktat du corps sur l’âme » : tout indique « la vicariance des fonctions [du corps], c’est-à-dire la possibilité pour l’âme de les utiliser en vue d’une fin qu’elle choisit librement » (p. 300). Aussi bien, ajoute l’étude sur « L’institution de la nature », « entre l’institution et l’acquisition, la différence est seulement temporelle : celle de la nature précède celle des hommes, et l’on conçoit aisément la possibilité d’une inversion » (p. 347). De fait, l’ « exigence technique » analysée dans « La signification de la technique dans le Discours de la méthode », repose elle-même, du point de vue métaphysique, « sur le caractère inéliminable et non imaginaire du possible (…) ; par où on voit en quoi le mécanisme diffère du déterminisme », dans le cadre duquel l’action technique, spécifiquement humaine, ne semble pas avoir sa place » (p. 361). Le même souci de ménager à l’action humaine, qui est d’abord pensée, sa réalité spécifique et entière expliquera encore « le rejet de l’histoire par la philosophie cartésienne » : « en refusant toute force ou toute cohésion interne au temps, Descartes récuse par avance l’idée d’une force passive, virtuelle ou inconsciente, sans laquelle l’idée de devenir perd sa signification » (p. 385). En examinant dans son inévitable inadéquation la comparaison de la puissance divine avec la puissance monarchique, telle qu’elle s’effectue d’abord en AT I, 145-146 pour resurgir dans les textes de 1646-1647 sur le libre arbitre, l’étude sur « Dieu, le roi et les sujets » entend cerner le statut du « sujet » qui doit se représenter les choses de la sorte : dans la mesure où le vrai pouvoir absolu implique son auto-régulation, il « a cet effet remarquable de préserver la liberté : il veut la liberté et non l’assujettissement » (p. 410), et nous ne sommes « sujets de Dieu » qu’ « au sens où l’on parle du sujet d’une œuvre » (p. 419). Cette relation se vérifiera encore dans l’étude consacrée à « la question de la vérité » (p. 454-491), avec l’élucidation du lien de principe entre la véracité divine et la possibilité de l’erreur humaine (p. 479-481).

Complétant cet ensemble, dont la richesse et la subtile texture ne peuvent être ici restituées, plusieurs études d’objet plus délimité abordent notamment la conception de la « chose » chez D. et chez Hobbes ; les objections de Gassendi et de Spinoza à l’ « union substantielle » cartésienne; les conditions du jugement politique selon D., et celles des rapports entre passion et représentations. Chacune contribue à fixer sur le même mode hautement réflexif, à la fois discursivement clair et intuitivement puissant, ce qui constitue le double objet de l’entreprise de l’A. : soit, pour reprendre les termes de Pascal, cité p. 512, déterminer « le véritable lieu » d’où peut être apprécié, en prenant sa cohérence et son sens vivant, le tableau philosophique constitué par l’œuvre de D. ; et ce faisant, définir par profils, recoupements et confirmations successives « le véritable lieu » où D. lui-même s’est installé pour examiner les différents ordres de choses offertes au regard de l’esprit humain. C’est dire en deux mots la singulière nécessité de cette lecture aussi frappante par sa constance que par sa profondeur.

Denis Kambouchner