L’objet du livre est précisé dans son sous-titre. Il s’agit en effet de la reconstruction des idées des enthousiastes et des Roses-croix, des débats qu’ils ont suscités en territoire germanique (à Cassel par exemple) et de leurs retombées politiques, avec une attention particulière aux traces repérables dans les écrits de jeunesse de D. (Cogitationes privatae et Olympica) et aux conséquences visibles dans les œuvres de la maturité. D’abondantes annexes (p. 285-332) apportent des preuves textuelles en citant d’amples extraits de Hartmann, Weigel, Tobias Hess (1568-1614), Christoph Besold (1577-1638), Caspar Grünewald. Les deux années retenues par l’A., si cruciales dans la formation de la science cartésienne, sont en effet pauvres en informations certaines. Les seules sources contemporaines sont le Journal de Beeckman, découvert par Cornelis de Waard (1879-1963) en juin 1905 à la Bibliothèque de Middelburg (et publié à La Haye, 1939-1953 ; on en trouve des extraits sur le site 'www.xs4all.nl/~adcs/beeckman'), et le « petit registre » (AT X, 7). Les autres sources, à commencer par le Discours, sont postérieures.

Centrant son enquête sur l’Allemagne, l’A. rouvre un dossier, clos dans les années cinquante, sur les liens entre D. et les Roses-croix ; il cherche d’abord très concrètement à retrouver le contexte des endroits où le jeune philosophe a vécu ses premières expériences culturelles et, en second lieu, il tente de vérifier dans quelle mesure les théories scientifiques et philosophiques postérieures se trouvent en germe dans les premières pensées de Descartes.

Au terme de cette enquête, l’A. montre que les origines de la pensée cartésienne plongent leurs racines dans des sources différentes, où des suggestions parfois contradictoires se trouvent réunies et unifiées dans une synthèse grandiose. Il montre aussi que c’est par pure ignorance que ces sources ont été tenues pour obscures et confuses, ce qui a conduit à la fausse assertion d’une doctrine née sur une tabula rasa. Pour ce faire, l’A. porte au devant de la scène des figures historiques et des textes qui constituent l’arrière-plan de la pensée de D. : Nicolas de Cuse, Alsted et Beeckman, Kepler, Besold et les weigeliens, J. Faulhaber (1580-1635), Caspar Grünewald, pour n’en citer que quelques-uns. Il montre aussi que le rôle de la secte rosicrucienne (« chacun sait en 1619 qu’elle est un pur noumène, et nul sans naïveté ne s’intéresse à cette question ») est surtout politique.

Il ressort de cette analyse que le parcours qui sous-tend la théorie cartésienne de l’unité et des limites du savoir est accidenté et non pas linéaire : « ce sont ces débats (dont on peut faire à la logique éditoriale des corpus d’œuvres complètes le reproche de les anéantir) qui constituent proprement l’objet de l’histoire de la philosophie, et les plus philosophes sont sans doute ceux qui, comme Descartes, y prennent part sans y prendre parti ». L’ego cogito exprime l’unité supérieure qui naît des cendres du conflit entre le relativisme sceptique et l’absolutisme métaphysique dans l’expérience que fait la pensée de sa propre finitude devant l’idée d’une nature parfaite et infinie. L’A. cite : finitum (…) detractum est ab infinito et commente : « ce n’est pas en 1629, mais dès la rencontre avec Beeckman en novembre 1618 que Descartes put méditer ce principe », tandis que l’ « enthousiasme » désigne un concept bien répertorié dans le contexte de 1619 et jouant un rôle spécifique dans le domaine de la théorie de la connaissance. L’A. cite en exemple Kepler (De stella nova, 1604) et Andreas Libavius (Libau, vers 1560-1616, auteur de l’Examen philosophiae novae, 1615), qui définit l’enthousiasme comme abstractio mentis a sensibus. Quant aux yeux « assez étincelants » du second songe, s’ils ne permettent pas de conclure que « le réveil du deuxième songe contient positivement la théorie de la vision », ils doivent néanmoins être rapprochés de la théorie de la Dioptrique sur le phénomène qui se présente chaque fois que les rayons lumineux au lieu d’éclairer les corps environnants ne touchent que la surface convexe de l’œil. L’A. conclut : il est question d’optique dans les songes et donc des fondements de la physique.

L’A. reconstruit l’histoire et la géographie du « point de départ » de D. : les Olympica et les Cogitationes privatae proviennent du terreau que constituent les discussions entre les enthousiastes (le paracelsien Oswald Croll, 1609†, à qui est dû le terme Olympica), les manifestes rosicruciens et l’entourage du Landgrave Moritz de Hessen-Kassel (1572-1632), aux origines des premières publications rosicruciennes) et leurs adversaires (l’Examen philosophiae novae de Libavius). Le lieu géographique est Cassel, où D. aurait pu, entre autres, voir les instruments du mathématicien suisse Joost Brügi (1552-1632) et de son fils adoptif Benjamin Bramer (1588-1652). Descartes utilise le vocabulaire et le style allégorique de ses contemporains pour définir son concept personnel de science universelle : le lexique des Cogitationes s’insère dans ce contexte autant d’un point de vue culturel que d’un point de vue géographique.

L’A. a atteint le but qu’il s’était fixé. Ses recherches conduisent à réviser les thèses exposées par Henri Gouhier dans Les premières pensées de Descartes (1958). Gouhier avait soutenu (1) que les « premières pensées » devaient être tenues pour des pensées d’écolier, destinées à disparaître des œuvres de la maturité, et (2) qu’en l’absence de documents, l’historien qui fait l’hypothèse d’une appartenance de D. aux milieux ésotériques le fait à partir de suggestions, d’entretiens imaginaires. L’interprétation de Gouhier, cependant, n’est pas nécessairement dépassée : elle doit être repensée, selon nous, en fonction des nouveaux acquis sur le contexte rosicrucien de l’Allemagne au temps de D., afin de remettre dans son contexte l’apport de Gouhier, qui a eu le mérite de s’intéresser, après l’abbé Sirven, aux années de jeunesse de D.

La présente monographie a atteint deux résultats qui dépassent les espérances avouées de son auteur : (1) montrer qu’il n’est plus possible aujourd’hui de poser dans les termes des années cinquante la question du rapport de la scientia mirabilis aux thèmes rosicruciens (et donc la question de l’origine ésotérique ou non de la philosophie moderne) et (2) fixer les limites de la recherche, lorsque la reconstruction sur des données objectives cède le pas aux choix personnels de l’historien, comme quand on se demande si D. est plus proche de Montaigne ou de Suárez : un historien qui lancerait une recherche de ce type serait conduit à réduire la philosophie (et son histoire) à une affaire de goût personnel.

Giulia Belgioioso