Comme l’indique son titre, ce volume est issu du Congrès organisé en 1996 par l’Association des Sociétés de Philosophie de Langue Française pour le IVe Centenaire de Descartes. Il rassemble les six conférences plénières de ce Congrès (dues à J.-M. Beyssade, S. Bachir Diagne, F. Duchesneau, N. Grimaldi, H. Ishiguro et J.-L. Marion), augmentées d’un exposé de G. Rodis-Lewis, et les six communications de l’ « Hommage international à Descartes » qui clôturait le Congrès (contributions de K. Cramer, A. Dekany, S. Gaukroger, S.-H. Kim, G. Sanhueza, et M. Spallanzani). Un cédérom joint au volume regroupe, outre ces mêmes textes, l’ensemble des communications prononcées dans les huit sections du Congrès.
En dépit de la disparité de propos et de statut qui se remarque entre les deux séries de contributions ici rassemblées, ce volume au format réduit présente sur l’œuvre et sur l’héritage de D. une grande diversité d’éclairages, souvent proposés de la manière la plus magistrale.
Cherchant un nom pour emblématiser « l’entreprise immense de Descartes », J.-M. Beyssade (« Ordre et mesure : Descartes aux limites de la raison », p. 9-21, 3.1.25, voir aussi la recension au no 2.1.3 dans le présent BC) s’arrête sur celui de mathesis universalis, qui n’aura jamais pour équivalent celui de géométrie, mais seulement celui de science universelle et celui de méthode. Au titre de l’objet de cette mathesis, l’A. s’attarde sur le rapport entre ordre et mesure, pour marquer que, « là où s’arrête la mesure, il y a encore place pour l’ordre » ; ainsi dans la métaphysique, domaine des indivisibles (Dieu, l’ego, la vérité). La métaphysique, « lieu d’une autocritique de la raison », « découvre un ordre sans mesure et au-delà de toute mesure, à quoi se mesure l’ordre du mesurable, et, partant, la raison dans son exercice ordinaire » (p. 21).
Quel rapport doit être conçu entre la raison cartésienne et cette algèbre abstraite que G. Boole a nommée « mathématique de l’esprit » ? C’est l’objet de la conférence de S. Bachir Diagne (« Esprit cartésien et mathématique de l’esprit », p. 23-33, 3.3.36), qui évoque à la fois le gain de généralité et d’ « uniformité » apporté par les procédures algébriques de la géométrie cartésienne, et le maintien de l’impératif d’attention et de prudence dans un usage de la raison qui est « primat du jugement sur le raisonnement » (p. 28). Avec l’essor ultérieur du calcul algébrique, le « principe leibnizien » paraîtra triompher du « principe cartésien » ; reste pourtant posée, avec l’identification moderne de la pensée au calcul, « la question cartésienne de l’état d’attention qui est le caractère même de toute pensée véritable » (p. 32) : peut-on se proposer autre chose que de « rendre à la machine tout ce qui est de la machine », en maintenant la question : « mais qu’est-ce qu’une chose qui pense ? ».
Regardant la philosophie cartésienne tout entière comme une « épreuve de la finitude », J.-L. Marion (« Descartes et l’horizon de la finitude », p. 43-61, 3.1.154) s’attache d’abord au problème des limites ingenii dans les Regulæ (comme n’imposant paradoxalement à l’esprit « aucune finitude épistémique », p. 47), pour mettre en relief ensuite la non-objectité du Dieu cartésien d’après les lettres de 1630, et étudier dans le contexte des Méditations les modalités de l’ « accès » de l’ego (fini) à l’infini. « Avant et comme Kant et Heidegger, Descartes a pensé l’ego que, quoi qu’il en soit, nous sommes, comme fini. Mais mieux qu’eux (…), il a dégagé cette finitude sur l’horizon d’un infini déjà et toujours positivement donné » (p. 61).
F. Duchesneau (« Descartes et le modèle de la science », p. 63-90, 3.1.76) s’intéresse en D. au « premier véritable architecte de la science moderne », et entreprend de discerner « la structure des modèles analytiques en jeu dans deux réalisations majeures de la science cartésienne : la dioptrique et l’établissement des principes de la mécanique ». La démonstration de la loi des sinus dans l’essai de 1637 donne lieu, quant aux rapports entre conditions physiques et constructions géométriques, à une discussion extrêmement précise (avec les principaux interprètes : P. Costabel, G. Buchdahl, D. Clarke, A. I. Sabra). La discussion se poursuit sur les trois lois de la nature, essentiellement telles que présentées dans les Principia. L’A. discerne dans l’analyse cartésienne quatre traits ou moments principaux : fondement métaphysique des concepts de base, interprétation proprement physique de ces concepts, tentative d’expression géométrique des processus mécaniques définis sur cette base, énoncés auxiliaires assurant la compatibilité du modèle aux données empiriques (p. 74). Descartes nous offre ainsi « un modèle majeur de la science dont on pourrait retracer les variantes dans de multiples développements ultérieurs et dont l’intérêt épistémologique reste indéniable » (p. 90).
Un autre grand mérite philosophique de D., souligne N. Grimaldi (« Descartes et l’expérience de la liberté », p. 91-107, 3.1.106), est d’avoir discerné la pluralité constitutive de la liberté, avec « trois intuitions fondamentales » ici successivement étudiées : l’ « assignation à l’infini », qui fait de la liberté l’expérience de la séparation et de l’inquiétude (p. 92) ; la création divine des vérités éternelles, qui ôte au monde toute admirable majesté (p. 94) ; et l’efficacité positive de la science certaine, qui abolit notre assujettissement à la nature (p. 96). La liberté ainsi posée à l’horizon de notre histoire « est la même que Malebranche concevait à son origine » (p. 97). De fait, l’expérience cartésienne dissout en soi les tensions abstraites ou ordinaires comme celle qui sépare la « liberté de vouloir » de la « liberté d’accomplir » ; la troisième partie du Discours démontre, dans l’exercice prescrit à la volonté, une liberté « absolument infinie », « absolument indépendante de notre entendement » et « sans rapport à aucune représentation d’objet » (p. 105) ; et cette liberté, constitutivement, « mime celle de Dieu » (p. 107).
Partant de la réception de l’œuvre de D. au Japon, H. Ishiguro (« L’esprit cartésien et le problème du langage », p. 109-119, 3.1.122) s’attache à deux points qui marquent la nouveauté et la profondeur conservées par la pensée de D. Le premier concerne la doctrine de la création des vérités éternelles, (dont l’A. discute l’interprétation en termes de « nécessité hypothétique »). Cette doctrine qui fait voir que chez D. comme plus tard chez Wittgenstein, « l’identité de ce qui est possible ou impossible dépend de la façon dont nous l’exprimons » (p. 113). « Ce dont il s’agit, ce n’est pas seulement la limite épistémologique due à notre compréhension finie, mais le fait que les possibilités métaphysiques et ontologiques qui se laissent exprimer sont limitées par notre langage » : « la structure logique du problème reste la même indépendamment de l’aspect théologique de la question » (p. 117). Si l’on compte (second point) que l’idée que les astronomes se font du soleil est rangée parmi les idées factices (p. 119), on conclura que « Descartes s’est aperçu à la fois de la nature contingente de la nécessité et des limites imposées par les mathématiques et par la logique », donc – loin de tout orgueil moderne – du « côté factice et construit de notre langage des sciences de la nature ».
Au titre de l’ « Hommage international à Descartes », K. Cramer (« L’héritage cartésien dans la philosophie idéaliste allemande », p. 121-127, 3.2.32) revient en quelques pages vigoureuses sur la relation de Kant et de Husserl au cogito cartésien. A. Dékány évoque le « cartésianisme hongrois » (p. 129-135, 3.2.35) à travers ses diverses périodes, notamment en relation avec l’histoire de la Réforme. S. Gaukroger évoque (« L’influence de Descartes sur la pensée scientifique et philosophique anglaise », p. 137-143, 3.2.56) la « réception » anglaise des théories cartésiennes sur l’homme, avec le conflit de l’interprétation matérialiste et de l’interprétation dualiste radicale qui prévaudra à partir de Locke. S.-H. Kim (« Descartes en Corée », p. 145-151, 3.3.68) décrit les caractéristiques de la culture coréenne et la place qu’y prend D. à partir d’un poème de Kim Sou Young. G. Sanhueza cherche à resituer l’ « imaginaire culturel de l’Amérique latine » par rapport à « l’esprit cartésien » (« Descartes, l’Amérique latine, le monde actuel », p. 153-156, 3.3.120). M. Spallanzani livre sur « le poësle de Descartes » (« “Le poësle” de Descartes, la “vie retirée” et la “recherche de la vérité” du philosophe », p. 156-170, 3.1.222) une méditation érudite et lyrique. Ces dernières pages rejoignent celles, toujours surabondantes de références, que G. Rodis-Lewis consacrait au « Dieu garant de vérité » (p. 35-41, 3.1.199). Au total, pour ce quatrième centenaire, un très beau bouquet de pensées, parfaitement représentatif des thèmes les plus marquants de l’interprétation de D. au cours des deux ou trois dernières décennies (rapport métaphysique-méthode, portée de la doctrine de la libre création des vérités éternelles, relation fini-infini, régime de théorisation propre à la physique).
Denis Kambouchner