Dans son ensemble, ce vaste ouvrage se propose d’étudier ce qui change dans le rapport entre les cadres intellectuels et matériels de l’expérience visuelle, telle que les nouveaux instruments la raffinent et perfectionnent, et le monde visible, durant la période qui va des travaux de Galilée à ce qui précède immédiatement Newton. Le premier volume examine des théories continentales, en deux parties. La première est consacrée au télescope galiléen et à ce qu’il permet de modifier dans le regard (outre la précision nouvelle des observations, c’est bien, pour une grande part, la nature même des contenus observés qui change, montagnes de la lune ou taches solaires). La seconde, sur laquelle on reviendra plus abondamment, décrit la manière dont on rend raison des propriétés optiques du télescope, et se fonde sur Kepler et la Dioptrique de Descartes. Les trois parties constituant le second volume, à peu près entièrement relatif au domaine anglais, contiennent la plus importante étude jamais rédigée en France sur Robert Hooke et l’observation microscopique au sein de la Royal Society.
Les dioptriques (Dioptrice de Kepler (1611), Dioptrique de Descartes (1637)) sont analysées ici dans leur contexte astronomique et leur projet, celui de l’invention des lunettes. L’A. justifie pleinement l’association nouvelle de la question de la nature des réfractions avec la conception de l’optique comme science de la vision. Ainsi écrit-il, vol. I, p. 203 : « (…) en fondant la Dioptrique, Kepler désigne pour lui-même comme pour l’opticien futur une tâche nouvelle : une étude positive, mathématique, des instruments réfractifs en général, conçue comme préalable nécessaire à l’établissement des conditions objectives de la vision ». L’A. souligne, contre la tradition qui veut que l’essentiel de l’optique képlerienne soit contenue dans les Paralipomènes à Vitellion de 1604, l’intérêt de la Dioptrice, en montrant que ce dernier ouvrage fonctionne comme « le démontage d’une lunette trouvée préalablement toute faite » (p. 232), et établit que l’ouvrage de 1604 ne pouvait contenir les raisons du télescope.
À propos de la Dioptrique cartésienne, l’A. montre, à la suite d’une présentation excellente, et en suivant notamment de profondes remarques de D. Dubarle (p. 270), que l’appareil optique du Discours VII est un « œil reconfiguré », constituant l’œil naturel augmenté de la lunette comme un seul système optique. On regrettera peut-être que l’A. analyse un peu rapidement les trois comparaisons (p. 258-259), ou considère que « Descartes n’a jamais tenu en très haute estime l’expérience sensible comme source de la connaissance » (p. 240), ce qui reconduit, en la tempérant à peine, la classique accusation d’apriorisme de la physique cartésienne. Deux inexactitudes, ici : la première est que l’expérience sensible n’est jamais, en tant que telle, une source de connaissance au sens strict. Mais comme elle est, évidemment, le matériau sur lequel peuvent s’exercer efficacement, au moyen de l’imagination, les catégories de la figure et du mouvement, elle joue un rôle absolument décisif dans la physique réelle et ne limite en rien son rôle à l’usage courant de la vie. Mais cette critique ne saurait atténuer l’admiration que suscite l’ensemble de ce très bel ouvrage, destiné à devenir un classique de l’histoire et de la philosophie de l’optique moderne.
Frédéric de Buzon