L’identité des collaborateurs, la multiplicité des « entrées » dans le(s) texte(s) et ne fût-ce que la taille du volume (pour un texte en lui-même fort bref) montrent assez l’ambition des auteurs : donner l’édition de référence de La Recherche de la Vérité. Il faut, sans barguigner, admettre qu’ils ont réussi dans ce dessein. Sans entrer dans le détail des résultats, que seul fera voir un plus long usage de cet outil de travail désormais indispensable, nous nous bornerons à recenser les plus évidentes avancées de ce travail.

Il s’agit d’abord de la première édition complète, c’est-à-dire triple du texte de La Recherche, puisqu’en effet on trouve rassemblés (a) d’abord le texte français (H), celui de la copie, malheureusement partielle que Leibniz a fait faire (ainsi que des Regulæ) sur l’original des papiers de Descartes (O) ; ce texte, retrouvé par Gerhardt en 1899, parut pour la première fois en 1908, au vol. X d’AT. (b) La traduction latine, Inquisitio veritatis per lumen naturale (A), parue en 1701 à Amsterdam, dans les Opuscula posthuma. (c) Enfin et, diront sans doute certains, surtout, la version néerlandaise Onderzoek der waarheit (N) parue en 1684 à Amsterdam, la même année que la traduction néerlandaise des Regulæ, dans le vol. III de Alle de Werken van Renatus Des Cartes. Or, au contraire de la version néerlandaise des Regulæ, depuis longtemps exploitée par G. Crapulli dans son édition standard des Regulæ (M. Nijhoff, La Haye, 1966), celle de La Recherche était restée jusqu’à maintenant sinon ignorée, du moins sans effet sur l’interprétation. Erik J. Bos comble cette lacune, par une publication scrupuleuse, largement introduite (« La présente édition », p. xli-lxv), qui en célèbre toute l’importance : en fait, le texte de (N) constitue non seulement le seul fil directeur par rapport auquel les deux autres textes peuvent se situer, mais, dans l’hypothèse (que l’éd. semble tenir pour définitivement certaine, comme auparavant G. Crapulli) où il n’aurait pas été fait sur (A), encore moins sur (H), mais d’après l’original perdu (O), il conviendrait de s’appuyer d’abord sur lui en cas de difficulté dans les deux autres textes (comme par ex. dans le final p. 64, l. 16 « ons », corrigeant « vestro », p. 65, l. 19, voir p. lvii). Sans entrer dans plus de discussions, on reconnaîtra donc l’importance de cette triple version « phénoménale » du même texte (O), resté « en soi », mais désormais abordé selon trois visées et trois langues.

Mais il y a plus, en fait d’approche plurielle : les concordances et indices des trois textes. Car F. Meschini, qui s’était déjà acquis la gratitude des chercheurs avec son désormais indispensable Indice dei Principia Philosophiae di René Descartes (Olschki, Florence, 1996, voir BC XXVII, 1.3.102), donne ici une concordance lemmatisée du texte français (p. 71-188), tandis que F. Saita produit un index décroissant des formes du français, néerlandais et latin, puis une concordance du texte néerlandais (p. 247-475) et enfin une concordance du texte latin (p. 479-689). Ici, la règle selon laquelle les outils lexicographiques font partie intégrale de l’édition d’un texte, parce qu’ils y ouvrent de nouveaux accès et y permettent des vérifications de fait, trouve une parfaite illustration, d’autant plus claire qu’elle se trouve réalisée non une, mais trois fois. Le rôle du maître d’œuvre de l’entreprise toute entière, E. Lojacono, se fait sentir partout, ne serait-ce que dans l’homogénéisation des collaborations diverses ; mais bien sûr, c’est son introduction (p. vii-xl) qui impressionne : impeccable identification du contexte, des trois caractères, de l’importance du doute ici sans frein (puisqu’il conduit directement à la certitude de l’ego sum, sans mentionner le cogito), des différences et similitudes avec les Regulæ et les Meditationes, et, enfin, une hypothèse argumentée trop discrètement, sur la date de composition, 1634 (sur ce point voir les compléments donnés par le même auteur en 1.1.10). Encore une fois, un outil de travail exceptionnel.

Jean-Luc Marion