Dans leur introduction à ce vaste ensemble, Roger Ariew et Daniel Garber indiquent modestement que leur intention est de contribuer à donner une complexité plus grande aux discussions philosophiques sur les rapports entre le rationaliste continental et les empiristes anglais, qui se limitent le plus souvent au relevé de simples contrastes. Cette collection présente en effet un rassemblement important de sources jusqu’ici peu exploitées, qui témoignent de l’assimilation inégale et éclectique de la pensée de Descartes en dehors du continent. On soulignera tout particulièrement, relativement à ce dessein, l’importance des trois ouvrages du physicien éclectique W. Charleton (1620-1707), qui rencontra Hobbes et se familiarisa avec les philosophies mécanistes de Descartes et de Gassendi lors de son exil en France durant la Guerre civile, et qui fut l’un des membres fondateurs de la Royal Society de Londres et présida le Royal College of Physicians de 1689 à 1691. En dépit d’un oeuvre prolifique, d’une pratique médicale tenue en haute estime et de son appartenance aux plus hauts cercles de la communauté des physiciens anglais, W. Charleton est jusqu’ici demeuré presque ignoré des chercheurs. Ce manque d’attention s’explique sans doute par l’idée répandue selon laquelle il n’a pas constitué une doctrine philosophique complète, et n’a pas été cohérent dans ses choix métaphysiques. On l’a faussement décrit comme un anti-rationaliste, tenant de thèses proches de celles de Paracelse ou de Van Helmont et son rôle en tant qu’admirateur précoce et zélé propagateur des doctrines de Descartes et de Gassendi a été très largement sous-estimé. Le premier traité (The darkness of atheism dispelled by the light of nature) reproduit les arguments rationalistes de Descartes en faveur de l’existence de Dieu, réaffirme le rôle de fondement épistémologique dévolu aux idées claires et distinctes, et reprend la distinction entre l’âme et le corps issue des Meditations. Mais il emprunte aussi des thèses à Epicure, Démocrite et Gassendi. Charleton prend garde de réfuter la possibilité d’une création du monde à partir d’un chaos d’atomes et relevant du hasard, tout en concluant par la défense de l’hypothèse selon laquelle les atomes sont les principes matériels de tous les corps. Il aborde aussi les questions de la liberté humaine, du destin, et de la Providence divine, et justifie ces transgressions dans la théologie par la nécessité, pour les philosophes, de mener le combat contre l’athéisme, et à cette fin, il invoque les thèses mécanistes de Descartes et de Gassendi. Quant à l’appropriation des arguments de Descartes en faveur de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme, qui s’illustre aussi dans le second traité (The immortality of the soul, demonstrated by the light of nature (1657), elle représente la première transposition de thèses des Méditations de Descartes, en anglais. L’éclectisme de Charleton lui permet cependant d’être à la fois admirateur et critique de Descartes. C’est ainsi que dans sa Natural history of the passions (1674), il loue le philosophe français, tout en avouant emprunter aussi bien à Hobbes qu’à Gassendi. Il traduit de nombreuses pages des Passions de l’âme en vue de réfuter la thèse de son illustre contemporain selon laquelle l’homme a une âme unique et indivisible qui a son siège dans la glande pinéale. Charleton estime au contraire que l’homme a une âme sensitive corporelle, divisible, coextensive à tout le corps. Il la compare à une flamme et soutient qu’elle a été répartie dans tout le corps par le sang. Considérant l’âme rationnelle immatérielle conjointe avec cette âme sensitive, il suggère qu’elle peut interargir avec l’âme corporelle, parce que celle-ci est proche, par sa nature, de celle de l’esprit, du fait qu’elle est comparable à celle d’une flamme.
A côté de ces textes de Charleton, Ariew et Garber fournissent aussi un riche ensemble de critiques anglais de Descartes. Soulignons notamment l’importance des Remarks on the new philosophy of Des-cartes, de Edward Howard, et des Reflections upon Monsieur Des Cartes’s Discourse of a Method, de John Davies. Le premier mène une attaque consciencieuse et systématique de la méthode, de la théorie de la matière, de la définition de l’âme et même de l’hélio-centrisme de Descartes. Il soutient que Francis Bacon fournit une réfutation expérimentale des erreurs de Descartes, et rejette la méthode rationaliste, soutenant que rien n’est dans l’intellect qui n’ait été auparavant dans les sens, il suggère aussi que les travaux mathématiques de Descartes ne sont qu’un plagiat de ceux de Thomas Harriot. Le second rejette la méthode cartésienne au profit du syllogisme aristotélicien, critique la preuve cartésienne de l’existence de Dieu en arguant du fait que l’idée que j’ai d’une nature plus parfaite que moi ne peut être plus parfaite que moi, et refuse de considérer le cogito comme un principe. Il conclut son traité en demandant si Descartes rédigea le Discours éveillé ou endormi.
L'avenir dira si cet ensemble parviendra, ou non, à enrichir la confrontation entre rationalisme continental et empirisme anglais. Reste qu'il est représentatif de la méthode que D. Garber et R. Ariew ont mise en oeuvre avec succès tout au long de leurs carrières, et qui jusqu'à très récemment marginalisait leurs travaux par rapport à la pratique philosophique usuelle aux Etats-Unis. Garber, en particulier, fut critiqué pour avoir suggéré que la méthode analytique avait trop souvent faussée notre lecture de Descartes et de sa réception au XVIIe s. et pour avoir invité les philosophes anglo-saxons à corriger leur inteprétation de la pensée cartésienne par la prise en compte du contexte d'élaboration et de réception des oeuvres de Descartes.
Ettore Lojacono (trad. par L. Renault)