L’éditeur, connu pour un grand ouvrage paru en 1999 sur la connaissance philosophique de Dieu chez Suárez et Descartes (BC XXXI, 3.1.89), rend l’immense service de republier les attaques de Revius contre Descartes. Si en effet la « querelle d’Utrecht » (contre Voetius) est assez bien connue (en particulier, par l’ouvrage de Theo Verbeek, voir BC XIX, 1.1.1), la « querelle de Leyde » a été peu étudiée (en dehors d’un grand chapitre du même Verbeek dans Descartes and the Dutch, voir BC XXIII, 2.2.7) : d’abord parce que Descartes n’y a pas directement répondu, ensuite parce que Revius est une figure mineure à côté de Voetius. Mais il s’en prit à Descartes dès son Suarez repurgatus de 1643 (les passages sont donnés ici en annexe, p. 181-190), et, surtout, devenu régent des études à Leyde, par une série de cinq disputationes (Analectorum theologicorum disputationes XXI à XXV) défendues et publiées fin 1646-début 1647. On sait que Descartes écrivit au début du mois de mai 1647 aux curateurs de l’Université de Leyde et aux consuls de la ville pour se plaindre de ces thèses (lettre n° 477, AT V, 1-12). Ce qui ne dissuada pas Revius de s’en prendre à la méthode dans sa Consideratio theologica de 1648.
Se trouvent réunies dans ce volume l’essentiel des critiques qu’un théologien réformé – anti-Remontrant – pouvait formuler sur la métaphysique de Descartes : le doute universel (lorsque Revius se demande s’il est licite de douter de l’existence de Dieu, de son point de vue de théologien, la réponse est claire : cela n’est permis d’aucune manière ; douter de Dieu est une forme provisoire d’athéisme) ; le discrédit des preuves a posteriori (Revius semble être le premier à répondre à l’autorité de Grégoire de Valence avancée par Descartes dans l’Epistola ad Voetium, AT VIII-2, 170) ; l’affirmation d’une « idée de Dieu » en nous (Revius refuse l’existence d’une telle idée) ; l’univocité de l’être et Dieu comme causa sui.
La Consideratio theologica reconstitue une démarche méthodique cartésienne en huit étapes, et Revius montre à la fois les contradictions de cette démarche et son caractère étranger, voire hostile, à une approche théologique de la vérité. L’A. donne diverses annexes intéressantes, comme les points anticartésiens du Suarez repurgatus de 1644, ou encore les reprises, dans les écrits anticartésiens ultérieurs de Revius, des textes publiés ici.
Ces documents, édités avec soin, sont précédés d’une introduction historico-critique de soixante pages. On y relèvera des dits de Descartes rapportés par Revius dans Thekel (1653) et Kartesiomania (1654) : il serait utile de recenser tous ces témoignages indirects recueillis par des témoins hollandais, qui apportent des informations souvent curieuses et parfois importantes sur un Descartes vivant. Autre besoin : après Revius, il faudrait rendre accessibles les Dissertationes de Trigland (1642-1648). L’affaire de Leyde n’a peut-être pas eu l’ampleur immédiate de celle d’Utrecht, mais, reprise avec Adr. Heereboord, elle a duré plus longtemps et surtout les adversaires de Descartes ont su se tenir dans une polémique théologique stricte en évitant les excès de Voet et Martin Schoock.
Jean-Robert Armogathe