Voici une nouvelle biographie de Descartes. Si elle se présente comme une introduction à la vie et à l’œuvre du philosophe et si elle accorde à la « querelle d’Utrecht » une importance qu’aucun biographe, jusqu’à G. Rodis-Lewis, ne lui avait reconnue, là n’est pas son intérêt principal.

Passons donc rapidement sur les quinze premiers chapitres, suffisamment convenus pour ne pas retenir l’attention de celui qui est assez peu novice en littérature cartésienne pour lire ces lignes. Saluons tout de même l’effort de renseignements de l’A. qui suggère qu’il a beaucoup lu, jusqu’aux livres de F. Azouvi (nommé « Assouvi », p. 10, 25 et 30 ; voir le présent BC, 3.1.14) et de S. Van Damme. Pareille science n’a pourtant pas permis d’éviter telle ou telle imprécision historique ou conceptuelle. En voici deux exemples, relevés un peu au hasard. L’A. surprend en faisant référence à Arnauld et au rapport qu’il perçoit entre Descartes et st Augustin dans un chapitre sur le Discours de la méthode (p. 131) alors que c’est Mersenne qui souligne cette parenté après la publication de 1637. Par ailleurs, pourquoi noter dans ce même chapitre que « Descartes conserve de la philosophie qui lui était enseignée à La Flèche la notion thomiste de substance » (p. 133) quand Descartes n’en fait encore rien, comme le montrent les deux occurrences de ce terme dans le texte du Discours, en AT VI, 33 et 43 ? Ce n’est donc pas pour sa précision que cette introduction à la philosophie de Descartes marquera les mémoires.

Ce qui la distingue, c’est le crédit qu’elle accorde à la rumeur d’une conjuration faite à Stockholm contre Descartes, dont la mort aurait pu être causée par un empoisonnement. En voici, rapidement présenté, le dossier : Descartes jouissait d’une bonne santé qu’il veillait à préserver. Il n’avait que quelques marches à monter pour rejoindre Christine à la porte du palais de laquelle un carrosse l’emmenait sans doute chaque matin afin de le préserver du froid. L’hypothèse de la pneumonie suivant un refroidissement est donc peu crédible, alors que nous avons un mobile et des suspects pour le meurtre soupçonné. Le philosophe, invité en Suède à cause de l’ambassadeur Chanut avait en effet des ennemis : les « luthériens intégristes et xénophobes qui pouvaient craindre que Descartes ne convertisse la reine de Suède à la religion du roi de France » (p. 273) au risque de bouleverser l’équilibre politique européen. En suivant cette piste, Descartes aurait été, malgré lui, au cœur d’une terrible conjuration l’amenant à être éliminé par des politiciens assoiffés de pouvoir. Sa mort aurait même été favorisée par la complicité du docteur hollandais Weulles, « un ennemi personnel, animé de la haine fanatique d’un militant protestant pour qui Descartes est un dangereux papiste » (p. 275), présenté par Baillet comme un adversaire farouche du philosophe depuis les affaires d’Utrecht et de Leyde. La formule terrible du philosophe : « Messieurs, épargnez le sang français » prendrait ici un sens à la fois plus précis et plus funeste. Cette présomption montrerait bien que dès Stockholm, Descartes aurait été la France, selon l’expression d’A. Glucksmann, à laquelle l’A. accorde la moitié de son avertissement.

On sait que J.-M. Varaut excelle lorsqu’il s’agit de semer le doute dans des affaires apparemment jugées d’avance, selon une démarche qu’il veut ici cartésienne (p. 272). Cette fois-ci, c’est un livre distrayant et assez agréable à lire qu’il propose, malgré des répétitions (de citations notamment) qui l’empêchent de susciter l’engouement du Roman de Descartes d’A. Astruc, auquel un juste hommage est rendu (p. 13).

Xavier Kieft