Tad M. Schmaltz poursuit, avec cet important ouvrage, ses recherches sur le cartésia-nisme français de la seconde moitié du XVIIe siècle entamées avec Malebranche’s Theory of the Soul (1996, voir BC XVII, 2.2.5). Il aborde, cette fois, deux auteurs essentiels, mais en définitive peu étudiés : le bénédictin Robert Desgabets et Pierre-Sylvain Régis. T. M. Schmaltz prévient toutefois (p. 19-20) qu’il n’entreprend pas de donner une présentation complète de la pensée de ces auteurs ; il cherche plutôt à dégager les thèses essentielles de leurs philosophies. De même, et malgré ce que peut laisser croire le sous-titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas de donner une vue d’ensemble de la réception et du développement du cartésianisme en France, comme purent le faire à leur façon F. Bouillier ou G. Rodis-Lewis, mais d’attirer l’attention sur une version, ou une interprétation, trop méconnue de la pensée de Descartes, celle que donnèrent Desgabets et Régis.
L’ouvrage comporte trois parties, dont la seconde est la plus fournie. La première partie (Roberts Desgabets) est composée d’un unique chapitre : Desgabet’s Considérations, Arnauld and Cartesianism. Si ces pages n’innovent pas, elles présentent une synthèse utile et très informée sur des questions difficiles. L’A. déploie sa problématique à partir du thème de l’eucharistie et de son traitement philosophique : il rappelle le contenu des textes de Descartes à ce sujet et la façon dont Desgabets entreprit d’en développer la doctrine, présente les débats entre cartésiens et les attaques contre les cartésiens qui s’ensuivirent, insiste sur le rôle de Desgabets dans ces discussions et sur ses désaccords avec les auteurs port-royalistes, étudie les condamnations qui ont frappé le cartésianisme en France dans les années 1670. Même si l’on peut parfois regretter que l’A. ne distingue pas plus nettement la question de la « transsubstantiation » de celle de la présence réelle, ce premier chapitre constitue une heureuse et habile introduction à la suite de l’ouvrage, l’A. expliquant comment la doctrine de l’eucharistie développée par Desgabets repose sur les trois thèses « radicales » abordées dans la partie suivante.
La seconde partie (Three Radical Doctrines) étudie les éléments doctrinaux qui constituent le « cartésianisme radical » de Desgabets et Régis. Le chap. II (The Creation Doctrine : Indefectible Material Substance and God) est centré sur la théorie cartésienne dite de la « création des vérités éternelles ». L’A. commence par en rappeler les imprécisions, ou les indécisions : Descartes estime-t-il que toutes les vérités, y compris celles qui concernent Dieu même, ont été ainsi établies ? En quel sens entendre que des vérités éternelles ont été créées, établies ou disposées par Dieu ? Et comment notre esprit fini, dont ces vérités sont l’horizon indépassable, est-il alors « à l’image et à la ressemblance » d’un Dieu infini et incompréhensible ? Pour lever ces difficultés qui conduisirent bien des « cartésiens » de la seconde génération à refuser la thèse des lettres à Mersenne d’avril/mai 1630, Desgabets accepte la théorie cartésienne tout en la radicalisant : il identifie les « essences immuables » de Descartes à des « substances indéfectibles » que Dieu produit hors de lui-même, au nombre desquelles se trouve la substance matérielle. Ce faisant, Desgabets clarifie les indécisions de Descartes et explique plus nettement que ce dernier en quoi la « physique » a des fondements « métaphysiques ». Sylvain Régis reprend et développe ces thèmes de Desgabets, particulièrement dans L’usage de la raison et de la foi : le fossé ainsi creusé entre Dieu et les créatures le conduit à refuser catégoriquement toute relation univoque ou même analogue entre eux, notamment pour ce qui concerne la substantialité. Régis semble alors concevoir comme équivoque la relation entre les créatures et un Dieu tenu pour un être ou un esprit « supersubstantiel ». Ce chapitre magistral, à nos yeux le plus important de l’ouvrage, conduit donc à deux résultats dont devront désormais tenir compte les études cartésiennes. Non seulement il y eut des disciples de Descartes pour accepter la thèse de la création des vérités éternelles, mais encore cette thèse donna lieu à des réflexions précises et développées chez des auteurs qui tentèrent d’en tirer toutes les conséquences philosophiques. En second lieu, il est inexact de dire que toute la seconde génération de penseurs cartésiens a accepté, ne serait-ce qu’implicitement, le thème d’une relation univoque entre Dieu et les créatures. Des auteurs importants, et loin d’être spéculativement insignifiants, ont au contraire délibérément assumé le refus de l’univocité que sous-entendaient les lettres de 1630.
Le chap. III (The Intentionality Doctrine. Ideas and Extra-mental Objects) aborde les questions de théorie de la connaissance. La thèse centrale de Desgabets, ici étudiée dans la version qu’en donne la Critique de la critique…, est proche de ce qu’on appelle aujourd’hui le réalisme direct : nos idées sont toutes en relation avec des objets réels et existants et elles sont conformes à ces objets. Une telle position amène Desgabets, puis Régis, non seulement à se séparer d’Arnauld et Malebranche qui analysent la réalité objective des idées indépendamment de l’existence de leurs idéats, mais aussi à répudier des thèses centrales de la philosophie de Descartes : le doute, et en particulier le doute sur l’existence du monde matériel, est tenu pour impossible ; l’existence de la matière n’est selon eux pas moins évidente que celle de l’esprit. Malgré tout, ce réalisme demeure à sa manière fidèle à la gnoséologie carté-sienne : il trouve lui aussi son ultime justification dans la thèse de la création des vérités éternelles entendue comme affirmation de l’indéfectibilité des substances et il reprend, en les radicalisant, certains des arguments qui conduisaient à affirmer l’exis-tence du monde matériel et des corps particuliers dans la Sixième méditation.
Le chap. IV (The Union Doctrine. Temporal Human Thought and Motion) est consacré au thème de l’union de l’esprit et du corps et à ses prolongements en philosophie de la connaissance. Contre Malebranche et contre la lettre des textes cartésiens, mais en estimant que la doctrine de l’union développée par Descartes lui donne raison sur le fond, Desgabets prétend que l’intellection pure, comprise comme une opération mentale indépendante du corps, est une chimère : quel que soit le type de pensée considéré, l’activité mentale humaine exige, selon le bénédictin, l’union avec un corps comme sa condition de possibilité. Un des arguments les plus marquants avancé par Desgabets en faveur de cette thèse préfigure la « réfutation de l’idéalisme » de la seconde édition de la Critique de la Raison pure : le fait que l’esprit, substance « indéfectible », se saisisse comme temporel, présuppose l’existence d’objets en mouvement dans l’espace. Diverses conséquences en découlent qu’on trouve développées, avec des accentuations différentes, chez Desgabets et Régis : la maxime scolastique qui veut que rien ne soit dans l’intellect qui n’ait auparavant été dans les sens se révèle acceptable dans le cadre d’une ontologie de type cartésien ; le cartésianisme bien compris n’est en aucun cas un idéalisme ; il y a dans le cogito une dimension temporelle qui ouvre immédiatement sur l’union de l’esprit et du corps.
La troisième partie de l’ouvrage, intitulée Pierre-Sylvain Régis, est composée d’un unique chapitre (Huets Censura, Malebranche and Platonism) et revient à des considérations plus historiques. L’A. étudie la condamnation de Descartes prononcée en 1691 à l’Université de Paris. Elle inaugure une seconde vague d’attaques contre les cartésiens français, bien plus systématique que la précédente : alors que les condamnations des années 1660-1670 concernaient essentiellement la question eucharistique, c’est à présent la compatibilité de l’ensemble de la pensée de Descartes, et notamment de sa méthode, avec la foi qui est remise en question. L’A. présente alors la défense du cartésianisme que Régis opposa à la Censura philosophiae cartesianae et aux Nouveaux mémoires pour servir à l’histoire du cartésianisme de Pierre-Daniel Huet, et complète cette étude par l’analyse des textes échangés entre Régis et ses principaux critiques : Du Hamel, Malebranche, Lelevel et Genest. Dans ces textes de maturité, Régis demeure, pour l’essentiel, fidèle aux principes du « cartésianisme radical » de Desgabets, même s’il en nuance certaines conclusions hardies, par exemple sur la physique eucharistique ou les rapports de la foi et de la raison. En définitive, le cartésianisme de Régis est proche d’un « réalisme aristotélicien » (p. 24) et tout opposé à « l’idéalisme platonicien » qu’on trouve chez Malebranche et ses disciples. Il faut alors abandonner, ou du moins nuancer, la thèse classique qui voit dans le cartésianisme une pensée d’inspiration platonicienne et une machine de guerre fondamentalement anti-aristotélicienne. Dans les années 1660-1720, l’opposition séminale entre Platon et Aristote traverse le cartésianisme français, qu’elle divise en deux courants. Ce fut le courant malebranchiste et platonicien qui l’emporta, si bien qu’après les années 1720 l’ « Aristotelian cartesianism » (p. 256) dont Desgabets et Régis furent les meilleurs et les plus actifs représentants tomba dans l’oubli où il demeure encore aujourd’hui. Mais cela n’ôte rien à la puissance et à l’intérêt de ce « rameau oublié du cartésianisme » que la Conclusion de l’ouvrage invite à redécouvrir.
Cet ouvrage de grande qualité mêle donc de très heureuse façon érudition historique et analyse conceptuelle. Les présentations des thèses de Desgabets et Régis sont enrichies de comparaisons éclairantes avec les doctrines d’autres auteurs (par exemple Arnauld et Malebranche sur les idées, Spinoza sur la substantialité, Thomas et Suárez sur l’activité de l’intellect). La continuité doctrinale entre Desgabets et Régis, certes souvent signalée, n’avait pas encore à notre connaissance été restituée avec tant de précision. L’ouvrage de T. M. Schmaltz mérite donc d’atteindre son but en renouvelant l’intérêt des chercheurs pour ces deux auteurs et en attirant l’attention sur cette postérité de l’auteur du Discours de la méthode.
Sur le fond, ce livre invite à la discussion par la relative imprécision, d’ailleurs assumée par l’A. (p. 9-11 et 17-19), des catégories de « radicalité » et de « cartésia-nisme » qui font le titre de l’ouvrage. Cartésiens « radicaux », Régis et Desgabets le sont, en effet, au sens où ils endossent et font fructifier la thèse de la création des vérités éternelles qui est à la racine, au fondement, de la philosophie cartésienne, quitte à transformer ce faisant en profondeur la pensée de leur inspirateur. Mais Desgabets (plus que Régis) est un auteur qui fait également preuve de « radicalité » au sens où il ne s’embarrasse pas de nuances, et défend des positions très « carrées » qui éliminent en les simplifiant bon nombre des ambiguïtés (statut de l’idée, doctrine de l’union) caractéristiques des thèses centrales de la philosophie de Descartes. Même si le bénédictin considérait, dans les termes de T. M. Schmaltz, que le « cartésianisme » est moins une doctrine fixée une fois pour toutes qu’un « work in progress » (p. 11), la contrepartie de sa lecture « radicale » est donc le renoncement à l’énigmatique capacité de suggestion et à la puissance spéculative que leur indécision confère aux thèses de Descartes. Quant au « cartésianisme », si l’on ne se satisfait pas d’une définition vague par « l’air de famille doctrinal », on finit par se demander quelle est la pertinence scientifique d’une catégorie sous laquelle on peut regrouper, avec de bons arguments, des auteurs philosophiquement aussi différents que Malebranche, Arnauld, Desgabets et Régis et quelques autres encore. C’est un des nombreux mérites du bel ouvrage de T. M. Schmaltz que de ne pas esquiver ces problèmes, de fournir une ample accumulation de matériaux qui aideront à les préciser, et d’attirer l’attention sur une question que les développements récents des études cartésiennes rendent pressante : quelle est la pertinence de la catégorie « cartésia-nisme » en histoire des idées ? Et en définitive, qu’est-ce qu’être « cartésien » ?
Denis Moreau